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Lionel Hoche and co met du coeur à l’ouvrÂges

Interview croisée entre , & quelques jours avant la première d'ouvrÂges à Micadanses, les 6 & 7 février dans le cadre du festival Faits d'hiver.

ResMusica : Le titre ouvrÂges joue sur “ouvrages” et “âges”. Qu'ouvrez-vous précisément avec cette pièce : des temporalités, des mémoires, des corps ?

: D'abord l'ouvrage au sens artisanal : le faire, le travail. Et puis l'ouverture des âges, les nôtres, mis en perspective avec l'histoire de la danse, à notre échelle. On part de nos premiers travaux, cités dans la pièce, pour faire résonner différentes strates de temps. Qu'est-ce qui est le plus réel : la mémoire, l'image, le corps présent ? Il y a ce jeu de couches multiples. Nous glissons aussi quelques références très modestes à l'histoire de la danse, avec beaucoup d'autodérision. Nous avons chacun des mémoires individuelles, mais ce qui nous intéresse est ce socle commun, partagé.

RM : Vous réunissez sur scène trois parcours majeurs, aux côtés de jeunes interprètes et d'un groupe de seniors. Comment est née cette constellation intergénérationnelle et que produit-elle dans l'écriture ?

: C'est une pratique que je mène depuis longtemps, selon les territoires et les projets. Ici, cela permettait de faire apparaître deux autres temps : celui de la jeunesse, une énergie très différente, et celui des seniors, dans un autre rapport au corps et à l'existence. Trois espace-temps coexistent sans interaction directe affichée : un temps présent, un temps parti, un temps à venir. C'est presque quantique, mais avec humour.

J'ai travaillé en amont avec les étudiantes pour voir comment elles allaient être là — ou perturber ce qui se passe. Dans la pièce, nous montrons nos premières œuvres en vidéo ; pendant ces séquences, je fais intervenir les jeunes comme des fantômes, des échos. Cela crée un éclatement, des ramifications.

Les seniors, eux, apparaissent davantage comme images ou états, des moments de vie. On part d'images de mémoire commune, de symboles, parfois de tableaux, pour construire ensemble.

: Lionel écrit par collage. Ce sont des juxtapositions d'images, par couches, qui font surgir des relations entre générations, esthétiques, histoires. Ce n'est pas narratif : c'est un flux poétique. Comme une écriture verticale — une image posée sur l'autre. Qu'il y ait des amateurs, des professionnels, des corps très âgés ou très jeunes, tout cela raconte quelque chose par la simple co-présence.

RM : Le communiqué de presse évoque un même corps traversant forces, fragilités et âges. Comment cette porosité des temps s'incarne-t-elle au plateau ?

Lionel Hoche : La pièce n'est pas linéaire. Sa colonne vertébrale, ce sont nos trois premières créations, très contrastées : Daniel en 1982, Carlotta en 2001, moi en 1988. Nous les regardons ensemble, nous en parlons, nous les dansons aujourd'hui. Dès qu'on ouvre le robinet du temps, tout se répand : on peut commenter, être submergés, s'en emparer autrement. Chaque archive appelle un protocole différent. Et nos rapports à l'archive ne sont pas les mêmes. Cela se voit jusque dans la qualité des images.

: Je suis arrivée plus tard à la chorégraphie : j'ai longtemps été interprète. Cela se ressent. Et puis géographiquement, nos parcours se croisent entre Bruxelles, Paris, les Pays-Bas… On traverse aussi, à travers ces extraits, presque vingt ans d'évolution de la danse.

RM : Vous parlez d'un monde “circonvolutif”. Comment ouvrÂges “éverse-t-il” le temps scéniquement : rythmes, ruptures, superpositions ?

Lionel Hoche : Il y a des dynamiques très contrastées : dans la danse, dans l'occupation du plateau, dans la musique. Les projections créent des ruptures spatiales. Les groupes peuvent interrompre ou nourrir un flux. Musicalement, je me suis appuyé sur la Symphonie pathétique de Tchaïkovski, surtout le premier et le dernier mouvement, et, en parallèle, sur des matières plus contemporaines qui déplacent l'écoute.
Il y a du mouvement, mais aussi beaucoup de texte, parfois très concret, parfois plus poétique. La pièce est pleine de couleurs différentes.

RM : Danser aujourd'hui avec vos propres archives : qu'est-ce que cela change ?

Lionel Hoche : Cela rend visible le passage du temps : l'usure des images, des esthétiques, des corps. Mais aussi la persistance de leur présence. On peut réactiver du disparu. Le temps devient éclaté, cyclique.

: Nous vivons une époque qui efface vite la mémoire. Toute une génération d'artistes a déjà quitté les plateaux. Il y a une forme de violence là-dedans. Replacer ces années sous la lumière, c'est reconvoquer un engagement, rappeler la durée.

: Tout cela pourrait sembler très sérieux, mais il y a beaucoup d'humour. Nous sommes trois vieux clowns ! Il y a de la tendresse à nous voir jeunes à l'écran, et fragiles aujourd'hui.

RM : Vous revendiquez un mille-feuille émotionnel, du pathétique au tragi-comique. Quelle place tient l'humour ?

Lionel Hoche : L'humour tient une place centrale. Nous jouons un burlesque discret, une autodérision. Il y a du pathétique, mais pas de pathos. L'humour est dans l'écriture, dans l'interprétation, dans notre manière de nous moquer de nos propres spectacles.

Daniel Larrieu : Nous nous permettons de fictionner. Tout n'est pas vrai et nous les disons. En fait, c'est un jeu.

Carlotta Sagna : Le maquillage, les T-shirts de Nordine Sarjot  portant l'inscription “I was here”, tout cela rappelle que nous sommes aussi des saltimbanques. C'est une distance joyeuse que nous instaurons avec les spectateurs.

RM : Après un parcours très riche, qu'explorez-vous ici de nouveau, ou d'une manière différente, dans votre rapport au corps et au temps ?

Lionel Hoche : Pour moi, c'est une philosophie du passage : la conscience que le temps est élastique, poreux, qu'il structure nos vies tout en nous échappant. J'aimerais que le public reparte avec une sensation de tendresse envers nous et envers lui-même et l'idée qu'on peut partager un moment entre générations, comme un petit tour de magie.

Daniel Larrieu : Il n'y a là rien de didactique. Nous parlons depuis l'aujourd'hui. Dans ce spectacle, nous proposons simplement un temps commun.

Carlotta Sagna : Je pense souvent à Tadeusz Kantor et à La Classe morte, où chaque interprète portait son enfant. L'enfant reste en nous toute la vie. Peut-être que notre grain, ici, vient aussi de cette capacité à jouer encore.

RM :  C'est votre première collaboration tous les trois au plateau. Qu'est-ce qui vous a réunis ?

Lionel Hoche : J'ai été interprète pour Daniel Larrieu ; avec Carlotta Sagna, la collaboration est plus récente, autour du conseil artistique. Nous venons d'esthétiques très différentes. C'est justement ce qui nous a réunis, car cette dissemblance me semblait promettre une jolie harmonie.

Propos recueillis à Paris, à l'occasion d'une répétition de ouvrÂges.

Crédits photographiques : © Mémé Banjo

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