Paru en 1960 aux éditions new-yorkaises Doubleday puis chez Faber & Faber à Londres, Souvenirs et commentaires, traduit de l'anglais par Olivier Borre & David Rudy, est le deuxième volume, en quatre chapitres, des entretiens menés par le chef d'orchestre et ami Robert Craft avec Igor Stravinsky qui complètent le portrait de ce génie polymorphe et visionnaire.
Amorcé par l'arbre généalogique du compositeur, le premier chapitre « Autobiographique », le plus long, embrasse la période pétersbourgeoise du jeune Stravinsky : sa famille, ses premiers professeurs, sa formation auprès de Nikolaï Rimski-Korsakov et ses collaborations avec les chorégraphes de ses ballets, Fokine, Massine et Nijinski dont le compositeur semble davantage apprécier les talents de danseur… « Dans le rôle de Petrouchka, souligne-t-il, « il fut l'être humain le plus fascinant que j'aie pu voir sur scène ». Il dresse un portrait de Diaghilev, « un homme à poigne qui dominait tout ». Quatre de ses lettres sont reproduites, dont une dernière, en 1926, qui parle de pardon… Lorsque Robert Craft lui demande ce qu'il aimait le plus en Russie, la réponse ne se fait pas attendre : « Le violent printemps russe qui semblait surgir en une heure à peine, comme si la terre entière se fissurait », réplique le compositeur du Sacre du printemps. Le tableau russe s'achève par une galerie de portraits de compositeurs fréquentés à Saint-Pétersbourg, Rimski-Korsakov en tête (son « père adoptif »), Prokofiev et Scriabine en fin de liste : « […] je n'ai jamais aimé une seule note de sa musique pompeuse », dit Stravinsky de ce dernier. D'autres personnalités, compositeurs (Reynaldo Hahn, De Falla), amis (Lord Berners) et hommes de lettres (Valery, Rolland, Gorodetski, Balmont) ainsi que quelques « têtes couronnées » dont Stravinsky fit la rencontre, font l'objet de « portraits mémoires » dans le deuxième chapitre.
Comme Luciano Berio dont il cite Thema (Omaggio a Joyce) qu'il semble bien connaître, Stravinsky parle davantage de la musique des autres que de la sienne (« Quelques questions de musique », chap. 3) : celle des siècles passés sur laquelle il s'est penché (XVIᵉ et XVIIᵉ), celle de ses contemporains (Varèse) et de la nouvelle génération qu'il va rencontrer (Berio mais aussi Boulez (Le Marteau sans Maître) et Stockhausen (Gruppen), mettant la personnalité de Webern sur un piédestal : « Il demeure une figure sacrée pour tous ceux qui ont foi en la musique ». S'agissant de sa production russe (Pribaoutki, Quatre Chants paysans russes, Berceuses du chat…), Stravinsky, niant tout emprunt au chant populaire, parle « d'une mémoire folklorique inconsciente » : « Ce sont les syllabes et les mots des chansons qui ont dicté la musique ».
Le quatrième chapitre se concentre sur trois de ses six opéras, notamment à travers la correspondance de ses collaborateurs : six lettres du scénographe Alexandre Benois rendant compte de la genèse compliquée du Rossignol (1914), Stravinsky étant en Suisse à cette époque : « Si la première ne rencontra pas le succès, c'est seulement parce qu'elle ne parvint pas à provoquer le scandale » […] « Ce fut l'une des plus réussies parmi mes premières œuvres pour Diaghilev ». La présentation de Perséphone (1933) se focalise sur la personnalité d'André Gide, librettiste dont quatre lettres sont reproduites, qui n'apprécia guère la scansion musicale de son texte. Beaucoup plus chaleureux et constructifs sont les échanges entre Wystan Hugh Auden et Stravinsky lors de l'élaboration du livret du Rake's Progress s'étirant sur cinq années jusqu'à la création de l'opéra en 1951, à La Fenice de Venise.
Comme dans le premier volume, une abondante iconographie irrigue les pages d'écriture, portraits, costumes, décors, partitions, scènes de ballets, de superbes photographies en noir et blanc issues, en partie, de l'édition originale et commentées par Stravinsky.