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Les Dinos et l’Arche, une merveille d’opéra contemporain à Genève

Dirigé par et mis en scène par , Les Dinos et l'Arche, « le tout premier d'opéra consacré aux dinosaures », ne déçoit pas.

Àl'ouverture de la Cité Bleue en 2024, dont il est directeur général et artistique, le chef argentin avait déjà en tête le projet de la création française des Dinos et l'Arche, que le jeune compositeur avait créé en 2012 au Badisches Theater de Karlsruhe. Claveciniste, organiste, et enseignant à la Schola Cantorum de Bâle, a plusieurs fois été appelé au chevet d'œuvres inachevées ou abîmées par le temps. Le hasard n'avait plus qu'à faire le reste, qui réunit un jour les deux artistes.

Se définissant lui-même paléontologue en musique, García-Alarcón ne pouvait que fondre devant le bijou opératique de Leininger. Néo-baroque de bout en bout, Les Dinos et l'Arche assume ses glorieuses filiations, la virtuose aria d'Anatosaurus «Sur la vague qui bouillonne » lorgnant vers Vivaldi. Les Dinos et l'arche, c'est, du premier air « La poésie, la poésie » à l'enfilade de tubes du finale, un puits de mélodies possédant leur propre personnalité, avec une craquante utilisation du glockenspiel sonnant comme un célesta. Arias, ariosos, accompagnatos, pasticcio, duos, septuor, ensembles, chœurs émaillent le livret historico-poétique co-écrit par Tina Hartmann et Cédric Costantino, adapté par ce dernier en français. Un livret qui entreprend en un Prologue et trois actes de raconter, sous l'égide d'un Darwin qui ouvre et referme l'opéra, comment les dinosaures, ayant manqué le rendez-vous de l'Arche de Noé, ont dû se réinventer sous des formes toujours en vigueur aujourd'hui : oiseau, cygne, autruche, faucon, coq, canard, chauve-souris… D'un abord improbable, il évoque aussi les thématiques bien actuelles de la migration, de la différence, de l'inégalité.

D'un accès immédiat, la partition n'en est pas moins exigeante pour les seize instrumentistes de la Cappella Mediterranea et les quatorze chanteurs élus pour monter dans l'arche de Leininger. Des chanteuses lumineuses (comme , gracieuses Iguane et Madame Noé, comme Struthiomimus adamantine), des ténors vaillants (, perçant Vélociraptor), des contre-ténors agiles et étreignants (Charles Sudan en Anatosaurus, en Archaeoptéryx), le baryton émouvant du Darwin/Noé de . Moins exposés même si essentiels aux nombreux ensembles, le Brachiosaurus de , le Tricératops de  , le Tyrannosaurus de , le Parasaurolophus de , le Chien , le Chat de , le Rat de , le Kangourou de sont les autres pièces-maîtresses d'une distribution jeune et engagée, sous la houlette musicale et humaniste du grand timonier . Ensemble, ils démontent l'assertion inepte qui court encore que tout a été essayé au plan mélodique.

Julien Condemine, surtout connu (et apprécié) pour ses captations d'opéra, est aux commandes d'une mise en scène soucieuse d'atmosphères, prodigue en effets lumineux tous azimuts (Sylvain Séchet) dans l'astucieuse scénographie d'Hélène Fief, à la fois bureau de Darwin, jungle façon Jurassic Park (le premier son entendu est celui du pas terrifiant du tyrannosaure de Spielberg) avec reliefs prophétiques d'une civilisation éteinte (celle des hommes), fosse marine, et arche devenue Titanic  où Leonardo di Caprio en figure de proue est remplacé par un Archaeoptéryx devenu Phénix. Les costumes de Sylvain Wavrant mixent réalisme (plumes écailles et collerettes en tous genres) et second degré (chaussures à talons, paillettes).

Ouvert façon Règne animal de Thomas Cailley par un cri primal déchirant l'atmosphère, l'ovni lyrique de s'adresse à tous les âges. Véritable phénix lui aussi d'un genre qui a dû lui aussi se réinventer, longtemps abandonné à la seule expérimentation, Les Dinos et l'arche (1h45) culmine sous la bannière d'un arc-en-ciel pour tous dont les néons septicolores éclaboussent jusqu'aux spectateurs au cours d'un bouleversant finale (« Sous le toit chamarré de l'arc-en-ciel », aussi beau que la Barcarolle des Contes d'Hoffmann) célébrant la concorde et l'harmonie. Une profession de foi déjà entrevue au cours du magnifique choral conclusif de l'Acte II (« Des profondeurs, nous crions vers toi ») à la gloire de la musique érigée en seule langue universelle. Le spectacle atteint son acmé émotionnel avec les bouleversants « Baume au cœur mon rêve fut » et «Donnons-nous pattes, ailes et mains… La discorde ne vaut rien… Partageons-nous le Monde ». Et lorsqu'en bis, , enfin émergé de la fosse, reprend du bord de scène ce numéro où les notes de musique ont trouvé la plus sublime façon de s'élever à la hauteur des mots, les larmes n'ont plus qu'à monter tandis que l'on rêve déjà de réentendre cette merveilleuse partition d'aujourd'hui…

Crédit photographique : © Giulia Charbit

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