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Une double Sylphide au Ballet de Hambourg, Bournonville et après

John Neumeier n'est plus là, Demis Volpi est déjà oublié : avec cette soirée solide mais sans éclat, le renoue avec son public, en attendant une nécessaire réinvention.


On a trop entendu parler du , depuis dix-huit mois, pour la crise particulièrement violente qui a suivi la nomination de Demis Volpi comme successeur de John Neumeier à la tête de la troupe, après moins d'un an de direction et un constat d'échec sans appel qui aurait dû amener les tutelles à réagir beaucoup plus vite ; ce programme intitulé en anglais dans le texte Romantic Evolution(s), est enfin l'occasion de parler de l'essentiel. C'est aujourd'hui Lloyd Riggins, membre de la troupe depuis 1995, comme étoile puis comme maître de ballet et adjoint de Neumeier, qui a pris le relais comme directeur par intérim. Le programme de cette soirée, qui remplace une pièce de Demis Volpi, porte bien la marque de Riggins : lui qui a commencé sa carrière au Ballet royal du Danemark n'ignore rien du style Bournonville et de sa Sylphide en particulier, et il s'est assuré la collaboration de Frank Anderson, son ancien patron à Copenhague, en compagnie d'Eva Kloborg, elle aussi ancienne étoile et maîtresse de ballet de la troupe. Plutôt qu'un simple complément de programme, Riggins a choisi de faire de La Sylphide le sujet même de la soirée : la pièce est suivie d'un « troisième acte » créé par le danseur , sous le titre Ether, où réapparaissent James et la Sylphide.

Les deux actes de Bournonville sont toujours un peu surprenants pour le public français habitué à la seule version reconstituée par Pierre Lacotte : il n'y a pas que la musique qui change, il y a aussi une bonne partie de l'esprit de la pièce qui est différent – et sans doute, à sa façon, plus proche de l'esprit du ballet romantique français que ce qu'on voit dans d'autres versions de La Sylphide, y compris celle de Lacotte qui, malgré sa volonté de revenir aux sources, donne à la danse pure une place qu'elle n'avait certainement pas en 1832.

Ici la narration est donc une partie essentielle de la pièce, et on pourrait toujours souhaiter un peu plus de densité, des gestes plus aiguisés, mais peut-on vraiment sortir de ce que cette petite histoire écossaise a d'anecdotique ? Pour un spectateur d'aujourd'hui, qui a vu tout ce qu'on peut voir en matière de virtuosité, cette sobriété a quelque chose de dépaysant, et il faut recalibrer son regard si on veut entrer dans la pièce. Ce n'est pas un hasard si c'est Madge, la sorcière qui manigance la mort de la Sylphide, qui est la plus présente de la soirée : la grande silhouette de Louis Haslach tire tout le parti de cette figure inquiétante, sans en faire une Carabosse sans nuances. Les deux personnages principaux sont interprétés par et , deux des étoiles de la troupe, avec élégance et engagement, mais leur histoire commune n'a pas la force des grands couples tragiques ; le couple secondaire, Gurn (Francesco Cortese) et Effie (Francesca Harvey), est à peine moins présent qu'eux. Le public accueille avec enthousiasme cette pièce au charme un peu éventé, mais ce n'est pas avec ça que le pourra fonder une nouvelle identité artistique.

Ether ou La Sylphide version fantômes

La pièce d' qui termine la soirée est conçue comme un écho explicite à ce que le public vient de voir : sur le concerto pour violon de et une pièce vocale d', Martínez parcourt l'histoire de la Sylphide comme une sorte de vision, sans contrainte narrative, mais avec des situations et des rencontres. Le début de la pièce est particulièrement émouvant ; au cours des quelque quarante minutes de danse, l'intérêt s'émousse un peu quand il redonne à voir les rondes et autres danses collectives du ballet romantique : telle était la commande que lui avait faite Lloyd Riggins, celle d'un ballet employant toute la troupe, mais le chorégraphe n'y trouve visiblement pas de quoi nourrir son imagination, et on s'ennuie un peu par moments. La pièce s'achève sur un duo qui, lui, paraît purement abstrait : la musique de Pärt est, comme toujours, écrite au kilomètre, sur un poème de Robert Burns qui évoque les Highlands : Ida Aldrian, membre de la troupe de l'Opéra de Hambourg, le dit avec émotion et chaleur, un vrai luxe musical ; l'émotion est aussi présente dans la danse, mais on avouera avoir à ce stade un peu perdu le fil de ce que Martínez voulait nous dire et le lien avec ce qui précédait paraît pour le moins ténu.

Crédits photographiques : © Kiran West

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