Invité par Tobias Kratzer à rendre hommage à l'ancien directeur musical de la maison qu'il dirige, le metteur en scène suisse garde ses distances avec son sujet, mais la machine Marthaler a toujours quelque chose de fascinant.
Attention, Marthaler ! Il n'y a pas de mode d'emploi dans les spectacles théâtro-musicaux du metteur en scène, pas d'éléments narratifs, et même la musique n'y affleure que par moments. Christoph Marthaler, qui fut il y a très longtemps musicien d'orchestre, est certainement l'un des plus musicaux de tous les metteurs en scène d'opéra, un de ceux qui ne s'arrêtent pas au livret et à la surface de la musique. S'il est invité aujourd'hui par l'Opéra de Hambourg à créer un spectacle sur Mahler, c'est que son nouveau directeur Tobias Kratzer a eu à cœur de rendre hommage à l'histoire de la maison, notamment à travers ses anciens directeurs musicaux dont Mahler fait partie, de 1891 à 1897. Rien de surprenant, donc, à ce que Marthaler utilise ici les pièces composées pendant cette période par Mahler, à commencer par la Deuxième symphonie.
Le spectacle est sous-titré « Une soirée à volume modéré », malicieuse allusion aux éruptions sonores peu compatibles avec le bon voisinage que Mahler sait déclencher par moments, sur lesquels bien des chefs peu inspirés se fondent pour faire le plus d'effet avec le moins de réflexion : ici, on n'entendra que quelques instrumentistes de l'orchestre hors scène ou sur scène, un chœur de jeunes filles, et par moments le chant des acteurs. Il y a déjà plus de vingt ans, Marthaler faisait chanter à sa troupe, dans Platzmangel, l'intégralité du finale de la Quatrième symphonie, orchestre compris. Ce type de virtuosité n'est cette fois pas à l'ordre du jour : les fragments qui apparaissent sont beaucoup plus ténus, perdus au milieu du silence. Les lambeaux de phrases dits par les acteurs, les petits éléments de dialogue entre eux sont des marques de fabrique des spectacles récents de Marthaler, jusqu'à un certain maniérisme ; ici, ils sont en situation, comme des échos de ces fragments de réalités concrètes que Mahler intègre dans la grande structure de ses symphonies. Sans s'interdire pour autant l'ironie : à la fin du spectacle, les jeunes choristes chahutent au son du Auferstehen! de la Deuxième symphonie qu'elles avaient chanté un peu plus tôt avec le plus grand sérieux, et sans doute ne sont-elles pas les seules que ce pathos de résurrection a pu faire sourire intérieurement au concert.
Le décor de Duri Bischoff, collaboratrice fréquente de Marthaler depuis des années, unit une sorte de salon dépareillé avec piano droit, harmonium et célesta à une pièce fermée par un rideau métallique, poste de contrôle et siège d'une obscure bureaucratie comme Marthaler les aime. On croirait voir un décor d'Anna Viebrock d'il y a trente ans, et c'est un compliment : l'atmosphère est saisissante, l'espace théâtral est dense, ce qui n'est pas toujours le cas des décors de Bischoff. Les rappels de l'époque de Mahler ne manquent pas, par exemple ce phonographe à cylindre qui est utilisé à un moment de la pièce, ou cette jeune servante très 1900 qui, surprise, prend un violoncelle et joue le thème Frère Jacques du mouvement lent de la première symphonie : Nadja Reich est avant tout violoncelliste, et membre du jeune Quatuor Nerida, mais son rôle théâtral est ici au moins aussi important. Tout le monde peut jouer, tout le monde peut faire de la musique avec Marthaler : même si on aimerait parfois que le metteur en scène résiste à sa tentation du dépouillement pour laisser parler l'émotion, cette manière d'être ensemble rend toujours ses spectacles poignants.