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After All : une célébration magistralement vivante de la mort

Entre rituel funéraire, stand-up métaphysique et prouesse chorégraphique, , dans After All, son solo magistral au Théâtre de la Ville, transforme l'inévitable en une vibrante célébration.

Rares sont les moments où nous acceptons de rire de la mort, d'en danser ou d'en discuter avec la légèreté d'une conversation de comptoir. C'est précisément ce tour de force que réalise la performeuse que nous avions déjà pu découvrir en 2024 aux Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis.

C'est la chorégraphe elle même qui accueille son public, un bouquet de roses à la main. Nous découvrirons vite que ce n'est pas parce que nous sommes le jour de la Saint-Valentin. Dès les premières minutes, l'artiste brise la glace avec une aisance déconcertante. Formée chez les plus grands (notamment au sein de la compagnie Lost Dog), elle possède cette intelligence scénique rare qui lui permet de passer du rire aux larmes en un battement de cils. Elle n'est pas seule sur scène ; elle est habitée par ses souvenirs, ses doutes et, surtout, par le public qu'elle interpelle avec une bienveillance malicieuse. C'est donc à lui qu'elle distribue les roses de son bouquet. 

Sa gestuelle est à l'image de son propos : multiple et souvent déjantée. Elle utilise son corps comme un instrument capable de mimer sa propre naissance ou l'absurdité d'une mise en bière tout en déployant une grâce lyrique qui rappelle sa formation classique. C'est ce contraste permanent entre le trivial (les détails logistiques d'un enterrement) et le spirituel (ce qu'il reste de nous) qui donne au spectacle son magnétisme.

After All explore les différentes façons de dire adieu au travers de sa propre expérience des obsèques de son oncle Bob. Telle une pièce de théâtre, que les rideaux de velours du crématorium évoquent, nous voilà entrainé avec humour dans la cérémonie des funérailles, allant du plus solennel au plus absurde. Zut, les proches ont omis de penser à préparer une ode au défunt ! Mettons alors de la musique ? Heureusement, si vous n'y avez pas pensé non plus, le maitre de cérémonie pourra vous dépanner avec My Way. C'est alors que le père de l'artiste lui propose de danser pour rendre hommage à son oncle. S'ensuit ce moment de grâce incongru où se mêlent danses classique et contemporaine, au bord, autour et sous le cercueil, pour se souvenir avec tendresse des moments passés avec Oncle Bob et lui livrer le plus beau des « au-revoir ».

Mais vient le temps de se poser la question : qu'aimerions nous pour notre propre cérémonie d'adieu ? Le jour où nous serons à la place de l'oncle Bob ? se prend au jeu et nous y invite. Elle n'a pas de descendance ? Qui se souviendra d'elle alors ? Et bien nous, le public. Avant de passer l'arme à gauche, place à une chorégraphie déjantée en costume pailleté pour que nous nous imprégnions d'elle, pour que Solène reste imprimée dans notre mémoire, au son de If you don't know me by now des Simply Red puis de I feel love de Donna Summer. C'est alors le moment de lui jeter des fleurs, les fameuses roses distribuées en début de spectacle. 

Vient un moment de grande puissance où la danseuse se meut en actrice. C'est son enterrement, que diable, nous devons la pleurer ! Solène s'allonge et nous plonge dans l'infini chagrin des vivants face à la mort des êtres aimés, vrillant les tripes, exprimé par les pleurs, la respiration courte et haletante. « Vous êtes toujours là ? » nous lance l'artiste. Place à une autre expérience plus rassurante : la mort de sa grand-mère nous est contée avec une infinie douceur, comme une histoire de poupées russes, des femmes qui transmettent la vie et un jour, s'en vont. 

Un tel spectacle se devait d'avoir, telle une derrière pirouette, une fausse fin. C'est donc dans une ronde de sauts qu'il ne s'achève pas. Avant-dernier trait d'humour pour nous rappeler que rien ne vaut les débuts. Nous lui accordons donc une minute de plus pour offrir une rose à un spectateur qui aura pour défi de se souvenir du 06 de l'artiste. 

L'écriture est fine, évitant soigneusement le piège du macabre ou du pathos facile. L'humour sert ici de catharsis. En nous faisant rire de ses propres angoisses existentielles, l'artiste désamorce la peur. On se surprend à réfléchir à sa propre « sortie de scène » avec un sourire. La scénographie dépouillée laisse toute la place au texte et au mouvement. Ce minimalisme renforce l'intimité et l'intensité de l'instant : on a l'impression d'assister à une confidence entre amis dans un salon, avant que l'espace ne se transforme soudainement, par la magie de l'éclairage et de la musique, en un temple ou une piste de danse fiévreuse.

After All est une œuvre généreuse, une main tendue vers l'obscurité pour nous ramener vers la lumière. Solène Weinachter nous rappelle que si nous ne pouvons pas choisir notre fin, nous pouvons choisir comment nous l'imaginons, et surtout, comment nous honorons ceux qui sont partis. C'est une performance lumineuse, drôle et profondément humaine interprétée par une artiste complète exceptionnelle. Un indispensable pour quiconque a déjà eu peur de la fin, ou a simplement besoin de se sentir intensément vivant.

Crédits photographiques : © Lilia Zanetti ; © Geneviève Reesves

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