Délesté de tout décorum, le Casse-noisette radical de Marco Goecke transporte par son intense musicalité.
« Je préfère que les gens ne comprennent pas plutôt qu'ils comprennent trop », déclarait dans nos colonnes le chorégraphe allemand. Mission accomplie avec sa lecture du chant du cygne chorégraphique de Tchaïkovski ! A 180° de la version luxuriante de Benjamin Millepied, le Casse-noisette de Marco Goecke stupéfie d'abord par son dépouillement scénographique. Sur un plateau nu surplombé d'un écran noir longtemps percé d'étoiles, de flocons de neige, s'ébat la garde-robe que l'on vient de quitter dans la rue. L'abandon de toute narration identifiable plonge ensuite le spectateur (quel que soit son âge) dans une prévisible stupéfaction. Une paire d'oreilles de souris, un manteau tapissé de grelots, une sucette, un collier de dragées, une arme à feu sont quasiment les seuls accessoires rescapés d'un livret revu à l'aune de la psyché propre du chorégraphe, lequel avouait dans le même entretien : « Mon plus grand souhait serait d'accepter et d'aimer mon travail ».
De fait, inspiré d'E.T.A. Hoffmann, ce conte de Noël mâtiné de fantastique (le cadeau fait à une fillette d'un jouet qui prend vie) sert de boîte de Pandore à la propre psyché de Marco Goecke. Comme la Marie du conte, il va faire fonctionner son imagination autour de ce casse-noisette en machine à fantasmes. Mais en demandant au spectateur de faire de même, après que ce dernier ait bien sûr préalablement accepté de se délester de tout pré-supposé relatif à une œuvre qui figure tout de même au pinacle de celles qui auront éveillé plus d'une conscience mélomane. Ce n'est pas rien et la tâche est donc rude. De Fritz à Marie, de Drosselmayer au Général, du Roi des souris au Renard, de la Reine des neiges à la Fée Dragée, tous les personnages sont là (il y a même deux casse-noisette) mais où ? Même ceux qui connaissent Casse-noisette par cœur sont bien en peine d'identifier d'emblée les personnages dans la contemporanéité uniforme à laquelle Marco Goecke les a condamnés.
Et pourtant, dès le début, après d'intrigants grincements de bois, l'entrée de deux danseurs aux silhouettes possédées intrigue. Le style singulier de Goecke, laissant rarement les corps (son seul sujet) en repos, les pressurisant de la tête aux pieds, de la moindre phalange au muscle le plus tapi, pourrait être prestement qualifié d'épileptique : de fait il respire constamment la musique. Dans ce Casse-noisette qui s'autorise aussi à effleurer sans peser la vie intime de Tchaïkovski, il arrive fréquemment qu'au geste, les danseurs joignent la parole. Une parole comme irrépressible bien que généralement énoncée sans réel souci d'intelligibilité : ainsi « Ich will einen Fuchs (un renard) » a pu être perçu par certains comme « Ich will eine Wurst (une saucisse) » ou « Ich will einen Wunsch (un voeu)». « Schnee (neige) » restera le mot-clé, qui aura aussi nourri la vidéo de Philipp Contag-Lada, une vidéo dont l'on apprend dans le programme qu'elle aura été le fruit ultra-sophistiqué d'une recherche des plus autorisées autour de la vitesse réelle de la chute des flocons en hiver. Ce qui fascine aussi, c'est la façon dont Goecke fait apparaître et disparaître ses danseurs, les extrayant systématiquement de l'obscurité avant de les y renvoyer.
Ce Casse-noisette imaginaire exigeant pour tous repose sur les épaules plus sollicitées que d'autres (Louis Steinmetz en Fritz, Sandra Bourdais en Marie, Jamal Uhlmann et Nikita Zdravlovic en Casse-noisette…) mais tout autant sur l'excellence des membres du Ballett Basel, tous et toutes (une trentaine au total) d'une technicité sans faille, d'un investissement de chaque instant dans cette lecture sous haute tension (même lorsque la danse marque une pause lors du prenant suspense du casse-noisette reprenant vie), friande d'humour (le « Kaputt? » de Marie à l'adresse du spectateur face à son jouet cassé juste avant l'entracte) et même, au final, de poésie : un coup de feu retentissant déclenche une chute de neige pour de vrai, si belle qu'elle continuera de tomber abondamment aux saluts sur les interprètes, en un vibrant hommage.
A l'opposé de l'ascèse visuelle de Marco Goecke, qui rajoute en prélude à la seconde partie le chant de Noël Es ist ein Ros entsprungen par des cuivres exilés à vue côté jardin, Thomas Herzog, expert en atmosphères, déploie les sortilèges inépuisables d'une inspiration tchaïkovskienne à son meilleur. L'absence de chœur sur le Ballet des flocons de neige n'oblitère pas le plaisir intense face au luxe rare d'un Casse-noisette en fosse, de surcroît par une phalange aussi experte en couleurs et de mélodie : de la harpe au célesta, les merveilleux pupitres du Sinfonieorchester Basel, extrêmement exposés par la partition, rallient tous les suffrages.
Marco Goecke dit encore considérer les applaudissements comme « le prix à payer » de sa vie exceptionnelle de chorégraphe. A entendre, à Bâle, ceux qui auront massivement salué son Casse-noisette, on se dit que la figure de l'artiste tourmenté a de beaux jours devant elle.