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Superbe Ermione à Marseille avec Karine Deshayes

Dans la cité phocéenne, tous les astres se sont alignés pour aider l'Ermione de Rossini à sortir de l'ornière.

Il y a plein de problèmes avec Ermione. Mal aimée dès sa création car « trop moderne, trop française » (dixit Stendhal), elle a la réputation d'être trop ampoulée, et l'écriture de Rossini pour le drame ressemble souvent à celle utilisée pour ses comédies (par exemple, ses magnifiques crescendos…), ce qui crée une sorte de strabisme auditif. De surcroit, il faut une brochette de chanteurs particulièrement virtuoses et difficile à rassembler. A y prêter une oreille plus attentive, on réalise que Rossini a été d'une audace surprenante et qu'il a ouvert plusieurs chemins à ses successeurs. Pas de récitatifs secs, mais une fusion des formes, avec par exemple des duos, voire des trios insérés dans les cabalettes ou les récitatifs, ou encore des « scènes » qui oscillent entre le récitatif accompagné et l'aria. L'ouverture est étonnante, avec ses interventions du chœur, et le drame est construit avec une progressivité remarquable. Rossini disait, avec des accents beethovéniens surprenants, qu'il a écrit Ermione pour la postérité. Il semble qu'il est temps désormais que la postérité s'en rende compte… surtout avec un concert de cette qualité.

L'Opéra de Marseille est un endroit bien choisi pour cette tentative de sauvetage. La salle bien dimensionnée est dotée d'une acoustique remarquable, et le public, particulièrement bienveillant, est à la fois très concentré et enthousiaste. Le Chœur et l'Orchestre de l'Opéra de Marseille, plongés dans une partition peu fréquentée mais au cœur de leur répertoire traditionnel, sont très à la hauteur. confirme son talent pour ce répertoire du bel canto. Attentif à ses chanteurs, il tient l'orchestre en bon ordre, donne une belle énergie dans les tempi des moments d'action et construit une tension dramatique très efficace. Même les moments un peu convenus (air de Cleone, duo Pilade-Fenicio…) passent avec charme et séduction. C'est en grande partie à son sens des équilibres que l'on doit le succès de cette soirée.

Dans le rôle-titre, assume pleinement sa mutation en Colbran. On pouvait ne pas être totalement convaincu par sa Norma de Strasbourg, qui manquait un peu de passion, mais là, il faut comme Oreste rendre les armes. La voix est splendide et homogène sur tout l'ambitus (qui donc est très étendu), les vocalises sont virtuoses, le style toujours impeccable et le feu prend à toutes les pages. Avec elle, on n'est pas loin de l'idéal pour ce rôle difficile de femme déchirée, et elle tient admirablement tout le 2eme acte à bout de bras. Puissante et agile, est une Andromaca de grande qualité. Son timbre sombre et velouté fait merveille pour poser avec justesse une princesse déchue, une veuve affligée et une mère aimante. Son air Mia delizia est un sommet d'émotion. Dans le rôle d'Oreste, est étourdissant. Sa voix est splendide de timbre, souple, longue, avec des aigus insolents. Lui aussi fait montre d'un style parfaitement probe et d'un investissement dramatique très fort. La jeunesse, l'inconscience puis la folie de son personnage sont rendus avec éclat.

A côté de ce trio de belcantistes d'exception, ne démérite pas, mais doit lutter contre quelques problèmes. Sa voix de ténor lirico presque spinto, est à la limite de la gêne dans les ornementations, et les notes extrêmes, aiguës ou graves, ne sont pas toujours bien assurées. Il arrive néanmoins à imposer un personnage mâle, crâne, et royal tout à fait impressionnant. complète avec abattage ce trio de ténors d'agilita, si difficile à distribuer. Dans les rôles des autres confidents et faire-valoir, tout le monde est très bien : Marina Fita Montfort, Mathilde Ortscheidt, et Carl Ghazarossian. On surveillera particulièrement le jeune (Fenicio), dont la voix de basse, profonde et bien tenue, semble pleine de promesses.

Voilà une soirée très réussie, passionnante et interprétée de façon éblouissante. Espérons qu'elle contribuera à donner à cette œuvre la popularité qu'elle n'a jamais eue et qu'elle mérite amplement. L'heure d'Ermione serait-elle enfin venue ?

Crédits photographiques © Christian Dresse. et , et

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