Du sopranino à la basse, le nuancier de timbres impressionne autant que l'abattage virtuose du saxophoniste Carl-Emmanuel Fisbach seul en scène dans cet album comptant huit pièces récentes de compositeurs et compositrices d'aujourd'hui et autant de saxophones différents.
Le saxophone alto chante avec beaucoup d'élégance dans Giusto (2022) de Christian Lauba avant de se lancer dans des diminutions aussi ludiques que virtuoses avec pluie de slaps crépitants. Sur le saxophone soprano dans Al Maghrid, Red Sun (2020), Benjamin Attahir procède de la même manière, engageant l'interprète dans des trajectoires vibrillonnantes donnant parfois l'illusion d'une polyphonie à trois voix. Le charme détempéré opère dans la dernière section jouant sur le profil mélismatique d'une mélodie arabisante. « La beauté se trouve dans l'ambiguïté », nous dit le penseur japonais Tanizaki. Ainsi Narcisse en Eaux troubles (2017) de Mayu Hirano, joué sur le saxophone soprano, mêle-t-il son instrumental, souffle, halètement, bruits de gorge et texte passant par la voix de l'interprète : un petit théâtre de sons aussi intime que sensible qui mobilise le corps entier de l'interprète. Sur le sopranino faisant valoir le seuil aigu de son registre, Wine-o (2022) de Mathieu Bonilla est une ligne pure et voyageuse, à l'ondulation lente et à la souplesse de liane, qui oscille entre fragilité et sensualité : éloge de la mollesse où tout heurt et autre aspérité de jeu sont à bannir C'est le timbre du saxophone basse, sa rondeur et l'aspect soyeux que lui confère l'interprète, que Yumiko Yokoi donne à entendre dans Metal Bird (2023-2024) sur une rythmique de jazz (celle de Charlie Parker dit Le Bird) et dans l'élan de l'improvisation jusqu'à cette envolée aussi fluide que virtuose des dernières minutes.
Dans Quarta Traccia (2024), Stefano Gervasoni choisit un saxophone ténor original d'Adolphe Sax qu'il met à l'épreuve de l'écriture contemporaine, avec ses fragilités acoustiques (son-souffle des multiphoniques), ses irrégularités timbriques et l'aspect parfois abrupt de ses sonorités qui créent la tension expressive autant que l'aura poétique. C'est sur un saxophone ténor d'aujourd'hui que Carl-Emmanuel Fisbach joue Chant astral (2025) de Juan Arroyo, inspiré du Yaravi andin, chant d'amour des quechuas du Pérou. La pièce aux profils sauvages et rudes sollicite l'énergie du corps, la présence du souffle et la répétition de formules (sonneries, appels, vibrations intenses) appelant la transe. Le timbre y est recherché au sein de textures sonores complexes qui mettent à l'œuvre les techniques de jeu étendues. Insight (littéralement « Vision interne ») de Victor Ibarra (2023), qui referme l'album, est une exploration radicale au cœur du son, menée par l'interprète sur le saxophone baryton : seuils des registres, multiphoniques, slaps en ricochet, glissades, flatterzunge atones, espaces microtonaux, etc. Le jeu frise l'animalité en fin de parcours avec des instances bruitées, grognements et distorsion de la voix de l'instrumentiste suivant une spirale ascendante et vertigineuse.
La virtuosité éblouissante de Carl-Emmanuel Fisbach impressionne, qui ne se limite pas à l'agilité de ses doigts mais fait appel à « l'unique virtuosité aujourd'hui acceptable », pour reprendre les mots de Luciano Berio, celle de la sensibilité et de l'intelligence.