Le grand chef d'orchestre Paul Kletzki était également compositeur. Le Bacewicz String Quartet ressuscite avec vaillance ses quatre Quatuors à cordes de jeunesse.
Souvent les carrières de chef d'orchestre et de compositeur sont difficiles à concilier, l'une éclipsant bien souvent l'autre. Si un Pierre Boulez, un Leonard Bernstein (et bien sûr Gustav Mahler) ont réussi à briller autant en temps que maestro que compositeur, qui se souvient que Wilhelm Furtwängler a composé trois symphonies, qu'Antal Dorati en a composé deux ainsi que de nombreuses pièces de musique de chambre ?
Il en est de même pour Paul Kletzki (1900-1973), brillant chef d'orchestre polonais qui a conduit les plus belles phalanges du monde jusqu'à la fin de sa vie, mais dont la carrière de compositeur a été totalement éclipsée et s'est même brutalement arrêtée en 1942. Il est vrai qu'invité dès l'âge de 23 ans par Wilhelm Furtwängler à diriger le Philharmonique de Berlin, puis par Arturo Toscanini à la Scala de Milan, Paul Kletzki a préféré consacrer sa vie à la direction d'orchestre. Il reste donc peu de choses de ses deux symphonies, de ses concertos pour violon et pour piano ou de sa musique de chambre.
Saluons le mérite du Bacewicz String Quartet, quatuor polonais féminin, qui a décidé de ressusciter les quatre quatuors de leur compatriote. Composés entre 1920 et 1940, ces œuvres étranges et sans âge, révèlent « l'entre-deux » qui était celui de Paul Kletzki à cette époque, tenaillé entre l'avant-garde et le retour à un certain style « ancien ». Incontestablement, Paul Kletzki reste fidèle à la tradition du XIXᵉ siècle, la mélodie primant sur toute forme d'expérimentation, même si le compositeur élargit par instant sa palette, sans doute attentif aux œuvres de Schoenberg ou Bartók qu'il a écoutées (et parfois dirigées) à l'époque.
Le Quatuor à cordes n°1 en la mineur op.1 de 1923 est encore un exercice d'étudiant de forme très classique où l'on sent la volonté du jeune Paul Kletzki de « bien faire », quitte à développer un peu inconsidérément certains thèmes. Deux ans plus tard, le Quatuor n°2 en do mineur op.13 révèle déjà une évolution remarquable, avec une narration plus dense, un langage plus moderne ne craignant pas certaines dissonances et des complexités polyphoniques remarquables qui ne sont pas sans évoquer les célèbres Métamorphoses de Richard Strauss. Le Bacewicz String Quartet défend avec une justesse, une lisibilité et une clarté remarquable ces pages néanmoins très touffues.
En 1931, Paul Kletzki franchit encore un palier avec son Quatuor à cordes n°3 en ré mineur op.23. L'écriture reste toujours de vaste proportion (près de 40 minutes). Mais avec moins d'agitation, un lyrisme plus mesuré et de nombreux changements de couleurs, l'œuvre se révèle assez fascinante. Particulièrement dans son deuxième mouvement, un bien nommé « allego misterioso » où les cordes tissent une toile arachnéenne impressionnante. Ou encore le canon mystérieux du troisième mouvement, « andante sostenuto » où les instruments sombrent un à un dans un étonnant marécage. Une fois de plus l'engagement du Bacewicz String Quartet est complet et remarquable.
En 1942, Paul Kletzki laisse à l'état d'ébauches un Quatuor à cordes n°4 qui sera achevé pour les besoins de cet enregistrement par Adam Manijak. On ne sait pas pourquoi Paul Kletzki en a abandonné l'écriture, beaucoup plus expérimentale et abstraite que les précédentes. Pour la première fois, le compositeur semble vouloir élargir les modèles tonaux et narratifs traditionnels pour se risquer dans de nouvelles contrées sonores. Mais celles-ci ne sont visiblement pas son univers, on sent comme une insatisfaction, un exercice « à la manière de… » Toujours est-il qu'avec ce quatuor inachevé Paul Kletzki abandonne définitivement l'écriture pour se consacrer entièrement à la direction d'orchestre.
Reste ce témoignage d'un moment particulier de sa vie, vaillamment défendu par le Bacewicz String Quartet dans ce double album qui ravira les amateurs de quatuors à cordes souhaitant sortir des sentiers battus.