Cent trente ans après sa naissance, le cinéma n'en finit pas d'étonner. Electrochoc de l'année 2025, voyage physique et métaphysique, le film d'Oliver Laxe (Prix du Jury au Festival de Cannes) qui vient de sortir en DVD, fusionne tous les moyens du 7ème Art. Sirāt est donc aussi un film musical.
A la vision aussi bien qu'à la re-vision de Sirāt, on se dit qu'il en va des grands réalisateurs comme des grands metteurs en scène, si justement définis par Denis Podalydès, à l'occasion de la Jeanne au bûcher montée par Romeo Castellucci à Lyon en 2017, comme des artistes montrant des choses que l'on avait « jamais vues ailleurs ». A un point tel que, depuis sa sortie le 3 septembre 2025, il s'est même produit avec le quatrième long-métrage d'Oliver Laxe un phénomène inédit dans l'histoire du cinéma : alors que pour Psychose en 1961, c'était le réalisateur (Hitchcock) qui enjoignait le spectateur de ne rien révéler de la chute du film, pour Sirāt, c'est le spectateur qui a décidé d'entretenir le secret quant au final ahurissant qui venait de l'éjecter de son siège à plusieurs reprises. Phénomène de surcroît reproduit aux quatre coins de l'hexagone, sans que personne ne se fût donné le mot !
Sirāt suit la quête, dans le désert marocain, de Luis, un père à la recherche de sa fille, teufeuse fugueuse. Accompagné d'Esteban, son jeune fils, et de Pipa, chien d'icelui, Luis se voit plonger dans l'univers des ravers (prononcer « rêveurs »), cercle anti-système bien spécifique (la présence du Déserteur de Boris Vian dans le film n'est pas fortuite), réuni autour d'une musique totem qui ne l'est pas moins : la techno. A peine le temps d'installer un mur de baffles au pied d'un vertigineux mur de pierre que la fête commence, conviant le spectateur à entrer à son tour dans la transe. Laxe filme dans cette rave party à ciel ouvert, la houle d'une mer de corps possédés au cœur de laquelle le générique détache aussitôt les noms de cinq inconnus qui ne le resteront pas. Freaks autoproclamés par le maillot de l'un d'eux (griffé du célèbre film de Tod Browning), mais, comme on va progressivement s'en rendre compte, as de la débrouille prêts pour le monde d'après, et même parangons d'humanité (« les gens fêlés laissent passer la lumière », dit-on) dans un monde où l'être humain, toujours impuissant à régler son rapport à la violence, erre dans le présent du film comme un canard sans tête : des bribes radiophoniques parlent de troisième guerre mondiale, et même de fin du monde… Interrompue, bien qu'elle ne dérange personne, par une milice armée, la teuf avortée propulse nos cinq rêveurs à la recherche d'une autre, où Luis trouvera peut-être enfin sa fille. Sirāt, le titre, apparaît enfin au bout de 30 minutes, signal de la fuite en avant d'un film de genre sous haute tension entre Mad Max Fury Road et Le Salaire de la peur, mais surtout d'un film d'un genre bien particulier où l'émotion cérébrale sera conviée à marquer le pas devant la sensation physique.
Se désolant de la « thanatophobie » généralisée de nos sociétés civilisées pourtant régulièrement dérangée dans leur cécité par l'actualité désolante d'une espèce humaine occupée à s'autodétruire, Oliver Laxe questionne le confort et l'inconfort, le privilège et l'injustice, lot à géométrie variable selon les latitudes. Comment ça va, la vie? Sirāt ose la confrontation de la finitude et de l'existence en un mouvement filmique d'une radicalité qui n'a d'égal que sa puissante empathie. « Une douleur nécessaire pour aller vers autre chose » justifie le réalisateur. A en juger par l'immense ferveur générée par le film, on ne peut nier que Sirāt, tragédie antique du XXIème siècle, a su rappeler en beauté la puissance cérémoniale et cathartique d'un cinéma cantonné pour beaucoup au simple divertissement.
Les amateurs de Parsifal sont rarement des amateurs de techno, musique électronique réduite à la simple expression de l'humain : le battement cardiaque. Pas sûr cependant qu'ils restent insensibles à ce pouls musical du film, aux pulsations binaires du début, aux nappes planantes façon évoquant comme dans les premiers plans de Koyaanisqatsi l'immensité à perte de vue (mais aussi la déflagration intérieure, le vertige cosmique), comme aux volutes arpégées et apaisées d'une sidération en apesanteur. Au plus près du remarquable scénario de Sirāt, la partition hypnotique de David Lettelier alias Kangding Ray, justement récompensée du Prix Cannes Soundtrack de la Meilleure Musique, réaffirme avec le filmage taiseux et sensoriel d'Oliver Laxe, la toute-puissance de l'image. Un cadeau d'autant plus inestimable qu'assez raréfié dans les salles obscures.
Magnifiés par la caméra de Laxe, et par la superbe colorimétrie du film, les beaux visages non professionnels de Stefania Gadda, Joshua Liam Henderson, Tonin Janvier, Jade Oukid, Richard Bellamy accompagnent Luis (intense Sergi López) et son fils (très juste Bruno Núñez). Tous sont mémorables dans ce geste cinématographique stupéfiant de maîtrise, d'intensité, voire de sagacité avec ses quelques plans prémonitoires : un désert brûlant et brûlé, des pieds qui marchent, des rails de chemin de fer…
« Le sirāt est un pont entre le paradis et l'enfer ». Ceux qui, comme on décide de voir sa vie en face, auront eu le cran d'emprunter (confortablement installés dans une salle de cinéma, s'entend) ce chemin que l'incipit du générique décrit comme « plus étroit qu'un cheveu et plus affûté qu'une épée » connaîtront contre toute attente la surprise de regagner leur cocon nourris, voire armés pour leur prochaine traversée. Après une troublante séquence montrant des êtres vivants comme aspirés par le baffle d'une musique qui ne s'éteint pas, le vertige existentiel de l'énigmatique dernière image, selon les uns désespérante, selon les autres espérante, fera office d'ultime cadeau – pour la route – d'un grand réalisateur à l'intelligence de son spectateur.