Le pianiste a choisi ses compagnons intimes pour son récital à l'auditorium de Radio France : Schumann, Brahms, Schubert… mais aussi l'inattendue Sonate d'Alban Berg.
En ce dimanche après-midi, sous les boiseries mordorées de l'Auditorium, le piano qu'Adam Laloum vient rejoindre paraît dans un clair-obscur. La fine et discrète silhouette noire du pianiste vient à présent se confondre avec son instrument, faire corps avec lui. Le musicien entre à pas feutrés dans son programme avec la tendre Romance en fa dièse majeur op.28 n°2 de Robert Schumann. Il faut tendre l'oreille à travers les bruits résiduels de la salle, ce à quoi le pianiste semble nous inviter, jouant presque à part lui, comme étranger au monde qui l'environne, dans une sonorité contenue, comme lointaine, qui n'excède jamais la nuance « p ». L'émotion prend déjà à la gorge, qui se noue ensuite à l'écoute de ce chant si simplement énoncé venant de si profond, tout entouré de brumes, à tel point que l'on croirait déjà être chez Brahms ! Et c'est dans la continuité de cette atmosphère que les doigts du pianiste s'insinuent dans les sombres arpèges sotto voce du premier Capriccio des Klavierstücke op.76 du compositeur hambourgeois. Dans un éclairage sonore tamisé, des dynamiques mesurées quoiqu'il y ait bien dès la première page un crescendo vers un fortissimo, le pianiste se refuse à tout débordement, toute effusion (Capriccio n°1), et même toute exposition à une lumière trop directe, fut-elle éphémère (Capriccio n°2). Son piano chante de l'intérieur. Absolument remarquable est l'attention qu'il porte à sa main gauche, sa façon délicate de poser les basses sans les imposer, comme pour juste envelopper ce qui vient au-dessus, sans jamais rien alourdir (Intermezzo n°7). S'il lui arrive de raboter, d'adoucir certains sommets de phrases (Capriccio n°6), c'est sans doute dans ce souci de pudeur qui le caractérise, et dans sa façon de rechercher la fusion sonore qui fait oublier que le piano se joue à deux mains (Intermezzo n°3 et Capriccio n°8). Cet op.76 rejoint, avec Laloum, l'univers intérieur des Ballades op.10 et annonce déjà les opus tardifs. Le pianiste revient à Schumann avec la Novellette op.21 n°8, la dernière et la plus jouée, quoiqu'assez rare au concert, qu'il construit dans sa discontinuité avec ses suspensions et ses ruptures, et dont il juxtapose les multiples facettes d'une façon parfaitement cohérente, lui donnant son esprit carnavalesque entre gaité, vivacité, et rêverie.
La seconde partie du récital met en dialogue les deux écoles viennoises, avec la Sonate op.1 d'Alban Berg et la dernière Sonate n°21 D.960 de Schubert, que le pianiste joue depuis longtemps. Adam Laloum trace la sonate du premier telle une seule et longue ligne continue épousant avec souplesse les moindres inflexions expressives qui sont légion dans la partition, mais sans jamais les forcer, liant de façon organique la suite de ses élans et de ses détentes, laissant affleurer au cœur de sa trame polyphonique des harmonies troublantes, d'impalpables et rêveuses sonorités, celles qui précèdent l'animato et la tension vers son quadruple forte, poussant l'extinction finale dans la plus grande ténuité sonore, à la rencontre du silence. Émerge de celui-ci la Sonate D.960, dont le chant molto moderato du premier mouvement, joué dans une sonorité au départ presque désincarnée, est déployé avec tant de naturel qu'il renonce à toute velléité de ferveur. La route schubertienne est longue et le musicien qui n'entend pas tout livrer tout de suite se met avec humilité en retrait de cette musique qui doit naître d'elle même. Et elle naît bien ainsi, comme un grand lied, « simplement » tendre et chantante dans ses fluctuations sensibles, frappée par la grâce de l'évidence, abolissant le temps, nous prenant dans son flux infini. L'Andante bouleverse, profondément intériorisé, suspendu, contenant la ligne de chant dans un ambitus sonore des plus étroits, à la lisière d'un silence habité. Puis la lumière renaît, inaltérable, le chant s'ouvre dans les élans des deux derniers mouvements qui replacent au centre le désir de joie et de légèreté.
Les applaudissements jaillissent du silence qui suit, appelant deux bis : le premier Intermezzo de l'opus 117 de Brahms, et l'émouvant deuxième Moment musical de Schubert dont on se souvient, une larme au bord de l'œil en ces temps troublés de guerres, qu'il accompagna le film de Louis Malle Au revoir les enfants. Un concert bouleversant.