Stéphane Fuget, avec Les Épopées, vient de graver sur disque son approche du Couronnement de Poppée déjà appréciée sur scène au Festival de Beaune. Même distribution vocale ou presque, à l'exception de Nicolò Balducci qui reprend le rôle de Néron, d'Alex Rosen (Sénèque) et de Nicholas Scott (Arnalta).
Au regard des avancées musicologiques et des choix interprétatifs particulièrement marqués des précédents interprètes de ce Couronnement de Poppée, on ne sait finalement jamais trop à quoi s'attendre face à une nouvelle version de ce monument montéverdien. Il faut bien avouer qu'avec seulement les lignes de chant et la basse continue ayant traversé le temps, la liberté est presque infinie pour les musiciens qui souhaitent couronner Poppée selon leur propre inspiration. Stéphane Fuget n'hésite pas un seul instant à proposer une approche singulière et particulièrement originale qui pourra en horripiler certains en raison de son excessivité expressive patente. Au regard de tout cela, on aurait préféré une note d'intention concernant les choix d'interprétation plutôt qu'une énième présentation, assez convenue, de ce monument opératique. Dommage.
Sur le papier, la démarche historique y est évidente. Par la durée de cette proposition discographique (3h45), on comprend que le chef mêle version vénitienne et napolitaine en faveur d'une nouvelle version très complète. Pour l'orchestre, Stéphane Fuget se rapproche en théorie de la vision d'Alan Curtis, avec l'utilisation des effectifs dont disposaient les théâtres vénitiens du XVIIe siècle : 2 violons, 1 alto, 1 basse de viole, 1 violoncelle, 2 théorbes ou guitares et 2 clavecins. Pas d'ajout d'instrument supplémentaire comme Alarcón mais un continuo marqué, très (trop ?) présent, abondant, presque logorrhéique, incisif, voire brutal, le geste dramatique s'exposant sans complaisance. On ne pourra pas reprocher aux Épopées et à son directeur musical un manque de parti-pris ! Stéphane Fuget modèle les tempi en appuyant leur variation, rendant l'écoute surprenante, constamment renouvelée pour l'auditeur, ce dernier devant se préparer à être attentif afin de découvrir au fil des scènes cette tension théâtrale continue, toujours exubérante, presque radicale.
Côté voix, l'attention portée à la projection et à la diction est très appréciable. Elle souligne l'importance du drame et du verbe dans cet ouvrage lyrique. Parce que l'investissement scénique se retrouve finalement au disque, nous ne reviendrons pas sur la distribution vocale appréciée à Beaune pleinement investie dans les émois de chaque personnage. La puissance et l'autorité de Nicolò Balducci est à la hauteur. Le contre-ténor fait preuve d'une belle intelligence pour retranscrire les caprices juvéniles de Néron, allant d'une douceur sensuelle face à Poppée à une hargne rugissante face au Sénèque vibrant d'humanité d'Alex Rosen. La qualité de chant de Nicholas Scott (Arnalta) souligne l'attention générale portée aux personnages de second plan et ne démérite aucunement dans l'engagement sensible et théâtrale de cette distribution.
S'éloignant de la richesse plus nuancée du continuo de William Christie, la férocité de cette lecture du Couronnement de Poppée est menée du début jusqu'à la fin sans concession, que cela plaise ou irrite, selon la sensibilité de l'auditeur.