Ces deux volumes s'inscrivent dans un nouveau projet d'enregistrement d'une intégrale du corpus symphonique mahlérien entrepris par Paavo Järvi à la tête de l'Orchestre de la Tonnhalle de Zürich pour le label Alpha. Un beau début…
La « Mahlermania » est une addiction chronique partagée par de nombreux chefs d'orchestre. On rappellera brièvement que Paavo Järvi a déjà réalisé une intégrale des symphonies de Mahler avec l'orchestre de Francfort et que la Tonnhalle Zürich en a également gravé une sous la baguette de David Zinmann. Autant dire que Mahler ne pouvait qu'être bien servi avec ces enregistrements comme la suite le prouvera…
Choisir la Cinquième comme point de départ de ce nouveau pari, audacieux compte tenu de la discographie pléthorique consacrée aux symphonies de Mahler, est sûrement un bon choix capable de mettre en avant tout à la fois la virtuosité orchestrale et la maîtrise structurelle de la direction. Pour preuve ce disque a reçu le Prix ICMA (International Classical Music Awards) « Musique symphonique » 2026.
Premier volet : La Symphonie n° 5 en ut dièse mineur (1904).
Celle-ci , enregistrée par le chef estonien en 2024, constitue le premier jalon de ce long marathon symphonique mahlérien. Première des symphonies médianes purement instrumentales, elle connut une genèse compliquée, plusieurs fois révisée, pour connaître une création dans sa forme définitive en 1909. Elle se décline en cinq mouvements pour cheminer des ténèbres vers la lumière, partant d'une marche funèbre pour s'achever en un rondo triomphal. Annoncée par les fanfares de trompettes, la Marche funèbre d'ouverture, pesante et bien rythmée, se poursuivant dans une alternance de sursauts violents et chaotiques du tutti et de résurgences d'une mélodie mélancolique (cordes) évoluant dans un climat élégiaque et inquiet, est impeccablement conduite par Jarvi. On est dès ce premier mouvement séduit par la virtuosité des prestations solistiques ainsi que par l'architecture claire du discours et la transparence de la texture qui donnent jour à de beaux contrechants. Tourmenté et mélancolique (violoncelles et petite harmonie) nourri d'urgence et d'abattement poignant, le deuxième mouvement est là encore magnifiquement mené, reprenant des éléments de la marche initiale et accumulant progressivement la tension avant un choral de vents libérateur, peut-être un peu trop véhément. Le Scherzo suivant associe valse et laendler dans un mélange dansant, rustique et élégant, porté par l'exceptionnelle prestation du corniste solo Ivo Gass. Là encore on est saisi par la parfaite maîtrise du tempo, par les transitions subtiles et par la maestria confondante de la dynamique. Le célèbre et bouleversant Adagietto, comme un chant d'amour éperdu adressé à Alma, se déroule ensuite dans un flux musical continu, tendu et passionné, sans pathos excessif, dans un phrasé empreint de nostalgie avec nombre portamenti des cordes au sublime legato. Le Rondo final achève cet éloquent voyage dans une véritable féérie orchestrale mobilisant tous les pupitres dans un savant exercice contrapuntique d'une lumineuse clarté malgré la densification progressive des textures, pour enfin se résoudre dans un choral triomphant précédant une grandiose coda. Magnifique et envoûtant !
Deuxième volet : La Symphonie n° 1 en ré majeur dite « Titan » (1896).
Cette symphonie, en quatre mouvements dans sa version définitive, bénéficie ici encore d'une superbe interprétation dans laquelle Paavo Järvi parvient à concilier et à réunir toutes les facettes de cette œuvre complexe suivant un fil narratif continu et tendu sans jamais se perdre dans une lecture trop analytique, aidé en cela par une phalange zurichoise éblouissante de performances solistiques individuelles, de réactivité et de cohésion. Le premier mouvement séduit dès son entame par son mystère joliment rendu comme par son éveil progressif marqué par une accélération bien dosée du phrasé. On remarque la limpidité de la texture et la parfaite hiérarchisation des plans sonores et des contrechants, le sentiment d'attente prégnant et habité des bruits de la Nature, ainsi que la richesse en nuances rythmiques et dynamiques ou encore les fanfares de cuivres qui annoncent la conclusion exubérante et joyeuse. Le deuxième mouvement est un laendler d'une puissante rusticité, interrompu en son milieu par un Trio langoureux un peu vulgaire développé par les cordes onctueuses sur un rythme de valse, souligné par les traits des vents (trompettes). Le troisième mouvement met d'emblée en branle un magnifique pupitre de contrebasses dans une marche funèbre ironique inspirée de la chanson de Frère Jacques. Järvi la phrase superbement avant que n'apparaisse dans de subtiles transition une succession de plusieurs épisodes parodiques de musique klezmer d'une douceur inquiète qui forcent l'émotion. Le quatrième mouvement, chargé de contrastes, s'ouvre sur le cri déchirant du héros pour ensuite alterner accès de rage orchestrale et supplication pathétique, sombre drame et éclaircies cuivrées alternant, entrecoupés de furtifs rappels du premier mouvement, achevant ainsi les différentes étapes de la reconquête couronnée par une impressionnante coda portée par de grandioses fanfares cuivrées d'allure quasi-brucknérienne. Magnifiquement réalisée et d'une parfaite cohérence !
Avec ces deux remarquables interprétations Paavo Järvi réussit un coup de maître qu'il devra confirmer dans la suite de cette intégrale mahlérienne.