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L’intégrale du piano en demi-tons d’Ivan Wyschnegradsky par Martine Joste

Interprète recherchée et grande spécialiste de la musique « ultrachromatique » d'Ivan Wychnegradsky (1883-1979), la pianiste se penche, dans ce nouveau CD, sur l'œuvre pour piano solo dit « normal » (sans division microtonale) du compositeur Russe.

Pour la plupart inédites, les pièces de ce CD ont été retrouvées dans les archives du compositeur à la Fondation Paul-Sacher de Bâle. Elles se succèdent dans l'enregistrement selon une chronologie prise à rebours, des pièces de la maturité, composées en France où Wyschnegradsky résidait depuis 1920, aux Préludes de Jeunesse écrits en Russie en 1916.

Les deux dernières plages du disque font entendre la voix du compositeur enregistrée lors d'un entretien. Il présente l'Étude sur le Carré Magique Sonore op.40 (1957), une pièce choisie par Messiaen comme œuvre imposée au Concours international de piano à Royan en 1971. Une même phrase musicale de six mesures y est entendue six fois selon un processus canonique formant au final un carré magique sonore où la même « formule » se lit horizontalement et verticalement : une combinatoire qui déploie la musique sur tout l'espace du clavier et n'est pas sans évoquer les échelles-harmonie d'un Scriabine, « le génial prophète du Surart », comme le surnommait Wyschnegradsky.

Moins célèbre et donnée en première discographique, DI-RA-TE-LO-TU fait référence à la notation « simplifiée » des touches noires du piano par Nicolas Obouhow – autre pionnier des divisions microtonales. Wychnegradsky les fait sonner dans une courte pièce pentatonique qui balaie l'espace du clavier, distribuant les figures de part et d'autre d'un axe médian. Dans les Trois pièces op.38 (1957), Prélude, Élévation et Solitude, les lignes s'élaborent et l'espace se construit selon une conscience harmonique clairement ressentie au sein d'une musique qui balance entre figures abstraites et élans expressifs. Ce que vient corroborer le titre, Sauvage, quadrangulaire, du premier des Quatre Fragments op.5 (1918) dont il existe également une version microtonale pour deux pianos complémentaires. Les pièces très courtes, aux titres expressifs (« Avec une nécessité de fer ») jouent sur les variations de trajectoire et d'amplitude sonore. Ombres (1916) est à l'origine le titre d'un tableau (perdu) du compositeur. La partition réunit trois pièces brèves écrites par Wyschnegradsky au sortir d'une longue dépression : « Ombres d'antan, voilà comment il faut intituler toutes mes tentatives de m'épancher, de me donner au monde », écrit-il dans son Journal de 1916 cité dans le livret du CD. Si une force intérieure semble propulser la musique vers la lumière dans Ombres I, Ombre III, Lento, Lugubre (vision du néant) fait tourner dans le grave un motif obstiné comme celui de La lugubre gondole du dernier Liszt. C'est un élan scriabinien qui porte les Deux Préludes op.2 de la même année (Grandioso et Allegro irato), gorgés d'énergie sous le jeu vigoureux de la pianiste.

a retenu 18 Préludes de Jeunesse parmi les 24 écrits par le compositeur (12 dans les tons majeurs et 12 dans les tons mineurs), un corpus fourmillant de belles surprises que des raisons de timing, sans doute, nous empêchent de découvrir dans son intégralité. Les pièces sont inédites et sans opus ; « certains furent reconstitués de mémoire en 1949 au Sanatorium de Saint-Martin du tertre », écrit Wyschnegradsky (extrait de son Journal). Le langage y est tonal, usant des dissonances et frictions des lignes de la polyphonie (1, 7, 10). Libres de ton et de facture, les Préludes 12, 13, 16 et 21 regardent vers l'étude technique, d'autres attestent une recherche d'expressivité, exaltée (4, 8) ou plus contenue (2, 5), toujours émaillée de chromatisme. On note également une prédilection pour les motifs obstinés (9 et 11) qui ancrent l'écriture dans le grave du clavier et structurent l'avancée du discours. Si les Préludes 15 et 22 sont un hommage appuyé à Chopin, le n°20, avec sa pédale mobile à la basse, évoque le Bydlo des Tableaux d'une exposition : autant de musiques encore sous influence et d'approches différentes du clavier assumées avec une clarté dans la polyphonie, une tonicité digitale et un engagement de tous les instants par , wyschnegradskienne dans l'âme, qui révèle à travers ce recueil inédit une nouvelle facette de cette personnalité aussi riche que visionnaire.

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