Sous le titre « Scintillements » sont invitées à briller deux minorités dans le monde musical : les cuivres et les compositrices, auxquelles, une fois l'an depuis un certain temps déjà, l'on prête opportunément l'amphithéâtre de la Cité de la musique.
Dans ce concert chambriste, les cuivres, joués par les solistes de l'Ensemble intercontemporain, n'ont pas la brillance habituelle, mais semblent toujours expérimenter d'autres sonorités. Sans oublier un piano très présent également.
Lanqing Ding ouvre le bal avec Les Plantes près de la fenêtre, pour cor et piano (2021), pièce de 7 minutes en 5 mouvements enchaînés : autant de variétés distinctes de plantes, donc, en principe, d'atmosphères ou de sensations. Et l'on sent effectivement une recherche de complémentarité entre le timbre cristallin du piano (Dimitri Vassilakis, précis et nuancé) et celui, rond, chaud, voire puissant du cor (Jean-Christophe Vervoitte), en particulier quand il joue au-dessus de la table d'harmonie pour amplifier et prolonger son souffle.
Lui, pour trombone (2022) d'Horace Bravo s'ouvre et se referme sur les vers d'un poème de la compositrice : « La limite, c'était toujours un mystère et continuera d'être. »… « La limite dévore. ». Ces mots délimitent trois mouvements, le premier et le troisième avec sourdine. Dans son monologue très expressif, tantôt sérieux tantôt bouffon, le trombone (Lucas Ounissi, très investi) passe par tous les états de sa palette sonore, s'affirmant ou se confiant.
Retour à une sorte d'égalité d'humeur avec …da kehrte die Ruhe ein…, pour cor, trompette et trombone (2020), de Nina Šenk, qui relate la période vécue par la musicienne dans sa ville, Ljubljana, devenue silencieuse (… et le calme est revenu…) au moment du confinement imposé par la Covid-19. Jouant sur le paradoxe d'une tranquillité imposée par la pandémie, la compositrice associe trois cuivres en leur demandant de jouer une sorte de berceuse, comme le suggère déjà un titre évoquant le romantisme allemand. Ici encore prime l'interdépendance des timbres dans un climat intime d'effusion collective.
La vraie surprise naît enfin avec Olga Neuwirth et son Marsyas, pour piano solo (2003-2004). Tout sauf sage, cette œuvre très contrastée rappelle par son titre la mésaventure du Silène Marsyas, martyrisé par Apollon après un concours entre les deux musiciens. Ce faisant, elle rappelle que l'art libre ne se met pas en conserve. Et l'on peut dire que, d'un mouvement à l'autre, Neuwirth épuise les limites expressives du piano (mais pas Dimitri Vassilakis !), entre accords suspendus, notes pianissimo répétées en écho dans l'aigu, brusques clusters, alternances entre rythmes réguliers ou syncopés…, citant même les harmonies de Messiaen au début. L'auditeur est malmené et c'est tant mieux ! Cette sauvagerie réjouissante montre à quel point Olga Neuwirth est une grande artiste.
Las, le Drawing, pour cor (2012) de Chikage Imai apparaît comme un morceau de fin d'étude entendu mille fois et rassemblant tous les poncifs de la musique contemporaine, devenus des sortes de tics. On se demande quelle est l'idée motrice. Néanmoins, Jean-Christophe Vervoitte réussit à faire vivre ce bréviaire aujourd'hui d'arrière-garde. Le même blâme pourrait condamner Space in a Diamond, pour trompette de Lucia Dlugoszewski si le morceau ne datait pas de 1970, année ou époque où l'on voulait montrer tout ce que l'on savait (dé)faire ! Imperturbable, l'excellent Clément Saunier se tient tout à gauche de la scène, près de la table, comme de dissection, où reposent une demi-douzaine de sourdines. Et, tel un chirurgien minutieux, il enchaîne les différentes phrases – une formule, une sourdine – de ce qui est un exercice de variations mettant un point d'honneur à ne jamais ou presque faire entendre le son naturel de la trompette. L'interprète est virtuose, la musique absente.
Le concert s'achève en rythme et dans la joie par le Baile de vida, pour cor, trompette et piano préparé (2025) d'Anaïs-Nour Benlachhab. L'énergie est ici au cœur d'un système dense jouant, d'une part, sur l'alternance entre passages populaires (la salsa dura) et plus abstraits ou contemporains ; d'autre part, sur le déplacement permanent du son entre les instruments solistes qui finissent toujours par fusionner. Il est réjouissant de voir Dimitri Vassilakis s'agiter en tous sens armé de baguettes, qu'il frappe sur et dans le piano. La compositrice ne s'y trompe pas, qui parle de la musique comme battant, respirant et entraînant. Nous non plus.