Dans un copieux coffret, Brilliant Classics propose la quasi intégrale de la musique orchestrale, de chambre et pour piano d'Ottorino Respighi (1879-1936). L'occasion de redécouvrir et réévaluer le génie de l'un des artisans du renouveau de la musique italienne au début du XXe siècle.
D'Ottorino Respighi (1879-1936), on ne connaît bien souvent que sa célèbre « trilogie romaine », Fontaines de Rome, Pins de Rome, Fêtes romaines, trois impressionnants poèmes symphoniques qui font la joie des amateurs de hifi en technicolor. Mais derrière cet arbre spectaculaire se cache une forêt beaucoup plus vaste, celle d'un orchestrateur hors pair, mais aussi d'un chambriste raffiné, d'un connaisseur avisé de la musique ancienne, un esprit ouvert à de nombreuses influences, également auteur de neuf opéras et trois ballets. Bref un musicien beaucoup plus complexe et riche que le simple « illustrateur » et auteur de « cartes postales musicales » auquel on le réduit bien souvent. Un musicien admiré et défendu par Arturo Toscanini, que le label Brilliant Classics remet à l'honneur avec un coffret rassemblant la quasi intégrale de la musique symphonique (il manque les ballets), mais également la musique de chambre et de piano, interprétés par des musiciens du crû, enregistrés entre 2009 et 2015.
A l'heure du vérisme et de l'opéra triomphant, la situation d'Ottorino Respighi dans la musique italienne est intéressante. Il participe au début du XXe siècle au renouveau symphonique de son pays, s'ouvrant aux influences du Russe Rimski-Korsakov (qui fut son professeur d'orchestration à Saint-Pétersbourg), mais aussi au Français Claude Debussy ou à l'Allemand Richard Strauss. L'art d'Ottorino Respighi est ainsi un curieux mélange de post-romantisme, d'impressionnisme, voire de néo-classicisme, se déployant aussi bien dans ses grandes fresques symphoniques que dans sa musique de chambre.
Sourd aux avant-gardes des années 1920-1930, Respighi reste donc un « classique », amoureux des traditions musicales de son pays, même très anciennes (Renaissance et Baroque), amoureux également d'une Italie antique grandiose et fantasmée. Ce qui ne fut pas sans séduire, hélas, les idéologies rances des fascistes mussoliniens qui triomphaient à l'époque. Mais Respighi n'est pas un idéologue, juste un artiste tentant de renouer avec les plus nobles traditions musicales de son pays. Et c'est dans la musique symphonique qu'il s'est le mieux exprimé, celle-ci représentant les deux tiers du coffret. Une musique défendue par les forces de l'Orchestra Sinfonica di Roma sous la direction de Francesco La Vecchia.
Nous ne reviendrons pas sur la célèbre « Trilogie romaine » qui ouvre en toute logique cette intégrale. L'orchestre italien ne peut évidemment être comparé aux forces de Boston, Chicago ou Philadelphie qui ont, sous les directions de Seiji Ozawa, Fritz Reiner ou Eugene Ormandy laissé des versions mémorables des célèbres Pins et Fontaines romaines. Mais la direction mesurée de Francesco La Vecchia, l'investissement sincère de l'Orchestra Sinfonica di Roma, permettent d'apprécier toutes les couleurs de ces vastes fresques symphoniques sans jamais tomber dans le piège du clinquant facile.
Des qualités que l'on retrouve également dans d'autres suites comme Gli Uccelli (« Les Oiseaux »), Vetrate di chiesa (« Vitraux d'église ») ou le Trittico Botticelliano (« Tryptique de Boticelli »), trois œuvres composées entre 1925 et 1927, où Respighi déploie de manière beaucoup plus sobre son art de la mélodie, des couleurs et des raffinements orchestraux. On y voit également l'influence de la musique ancienne. Ottorino Respighi a transcrit nombre de pièces baroques, de la Renaissance et même médiévales dans les trois suites (1917-1925) des Antiche danze ed arie per luto (« Airs et danses antiques pour luth ») qui sont tout sauf des pastiches, rendus avec beaucoup de grâce par les musiciens romains.
Respighi était également fasciné par l'austère beauté des chants grégoriens et leurs différents modes, qu'il va travailler dans certaines de ses œuvres. C'est notamment le cas dans l'impressionnant Concerto Gregoriano (1921) pour violon et orchestre. S'inspirant du plain-chant du christianisme primitif, Ottorino Respighi construit un immense concerto élégiaque d'une grande sensualité. Il est étonnant que cette page magnifique, qui n'a rien à envier en matière de lyrisme au concerto de Sibelius, ne soit pas plus joué. Le violoniste Vadim Brodski s'empare à bras le corps de cette partition d'une grande virtuosité, malgré un timbre parfois un peu sec. Un défaut que l'on retrouve encore accentué dans ses versions du Poema Autunnale (1925) et du Concerto All'antica (1908), des pages, il est vrai, de moins grande consistance.
Deux autres pièces majeures, tout en restant rarissimes, émergent également de ce coffret. Tout d'abord la gigantesque Sinfonia drammatica (1013-1914), la bien nommée. Composée juste avant la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, cette symphonie puissante et dramatique résonne des inquiétudes de l'époque, jusque dans la marche funèbre finale qui n'est pas sans rappeler un certain Gustav Mahler. Mais il y a aussi du Strauss, du Brahms, du Scriabine et même du César Franck dans ce vaste kaléidoscope symphonique que Francesco La Vecchia réussit à unifier.
Commandé par Serge Koussevitzky à l'occasion du 50e anniversaire de l'Orchestre de Boston, Metamorphoseon modi XII (1930) est l'ultime chef-d'œuvre d'Ottorino Respighi.Ces douze variations sur un thème grégorien constituent un véritable concerto pour orchestre où chaque pupitre est mis à l'honneur. Une fois de plus, s'y confirme la prodigieuse maîtrise orchestrale de Respighi, sans tomber dans les excès pyrotechniques de certains de ses poèmes symphoniques.
Face à cette « orgie » orchestrale », la musique de chambre du compositeur italien apparaît un peu en retrait. C'est particulièrement le cas de sa musique pour piano, essentiellement des pièces de jeunesse, qui s'avèrent assez scolaires, tout comme l'interprétation de Michele d'Ambrosio. De toute autre envergure est le Quartetto Dorico (1924), un impressionnant quatuor à cordes d'un seul mouvement, mystérieux et austère, comme une longue méditation dont le Da Vinci Ensemble réussit à rendre toutes les couleurs et nuances. De même que la grande Sonate pour violon et piano en si mineur (1917), œuvre sinueuse et évocatrice que Fabio Paggioro (violon) et Massimiliano Ferrati (piano) interprètent avec une conviction remarquable.
Autant de pépites au sein d'un coffret forcément inégal (par l'intérêt des œuvres comme des interprétations), mais qui permet de remettre à sa juste place un musicien majeur de son temps.