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À Lyon, Manon Lescaut dans l’enfer d’Emma Dante

Le premier grand œuvre de Puccini ouvre en demi-teinte le traditionnel festival de printemps de l'Opéra de Lyon, sous-titré cette année « Parier sur la beauté « .

Récemment récompensée du Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière par la Biennale de Venise, est un nom qui compte au théâtre (son très bouleversant Misericordia) et même au cinéma (son très étonnant Palerme). À l'opéra, de ses débuts en Italie avec Carmen en 2009 à La Scala de Milan, à ses débuts en France avec cette Manon Lescaut à Lyon, elle s'est déjà vue confier une quinzaine de titres du répertoire. Mais alors que l'on salivait à la perspective de voir sa communicative empathie se pencher sur le destin pitoyable (une jolie femme victime de sa beauté) de l'héroïne de l'abbé Prévost mise en musique par son compatriote italien, et aussi sur celui d'une œuvre soi-disant balbutiante, on sort essoré de sa réalisation par l'avalanche de clichés déversés par la metteuse en scène palermitaine, dans une scénographie que l'on croirait décalquée des spectacles les plus passéistes du Met.

Même cadré par une bordure spécifique sur le pourtour de la cage de scène, la façade d'immeuble sur trois niveaux avec portes closes et biais d'escaliers conçue par Carmine Maringola avoue assez vite ses limites esthétiques et dramaturgiques. Aussitôt entraperçu, on rêve déjà que l'Acte II nous débarrassera de ce décor qui détonne dans l'histoire de l'institution lyonnaise, de longue date généralement soucieuse de modernité signifiante. Que nenni : après une longue attente meublée à la rampe par une pantomime de miroirs plutôt rigolote, ladite façade ne bouge pas d'un poil à l'Acte II, seulement surlignée de rouge, comme les protagonistes féminines (superbe immense crinoline de Manon), pour les scènes d'intérieur d'une manière de lupanar meublé d'un lit à baldaquin, que l'on croirait sis à même le pavé de la rue ! On se désespère à nouveau de la retrouver toujours plantée là à l'Acte III en prison du Havre, des barreaux barrant cette fois les portes.

Ce n'est qu'au IV, et non sans déséquilibrer une vision au final bien inoffensive, que cet encombrant décor est enfin évacué au profit d'un plateau désert qu'en toute sororité les malheureuses compagnes de Manon, longues chevelures éplorées, jonchent puis « dé-jonchent » de bouquets. Sous le surplomb d'un mur nu, malgré une épiphanie conclusive un brin kitsch avec son lit blanc descendant des cintres et y remontant lesté des deux amants malheureux, une sobriété forcément parlante.

Auparavant se sera donc déployé ce qui fait le sel du style Dante : cette façon de faire parler les corps plutôt que les langues. Comme à Palerme, dixit la metteuse en scène. Une agitation qui réjouit à l'Acte I lorsque le chœur encourage Des Grieux à la drague ou quand le Chevalier se rêve en amoureux comblé façon Pierre et Gilles. Mais assez vite le maître-mot de la surchauffe gestuelle pour tous peine à masquer les limites d'une direction d'acteurs ne rendant pas service à la cause qu'elle ambitionnait de défendre (l'enfer de la prostitution, l'enfer de la masculinité désirante), le pire en la matière étant échu à une soldatesque caricaturale régulièrement sommée de viser à 360° tout ce qui porte jupon.

Dans cet enfer brossé à gros traits, difficile de s'attacher à des personnages aussi convenus, ce qui peut se concevoir avec Lescaut ou Géronte, mais qui est plus problématique concernant Manon et Des Grieux, que l'on se contente ici d'écouter chanter. , remarquable Fanciulla in loco, retrouve son Dick Johnson d'alors, . Elle, déjà taillée pour Turandot, munie d'une puissance qui en impose, mais dépourvue de la morbidezza d'une Freni, arpente sans convaincre le chemin de croix de l'écervelée Manon. Lui, doté d'un organe idéalement enflammé, est littéralement galvanisant. En arrière-plan de cette passion qui indiffère, et même si en roue libre scéniquement, flamboie (comme d'habitude) en Lescaut marchandant sa sœur au Géronte chenu à souhait d'. Edmond ne pose aucun problème à qui dessine la juvénile ardeur de l'étudiant avec un beau lyrisme adolescent. La distribution est bien complétée par des membres du Lyon Opéra Studio ( en Musicien, en Sergent et en Aubergiste) et même du chœur maison ( en Maître à danser et en Commandant de marine, en Allumeur de réverbères). Le chœur est au diapason de la direction spectaculaire et analytique de , lequel saisit pour ne plus la lâcher l'oreille de l'auditeur, émerveillée par les beautés de l'orchestration et l'inspiration mélodique constantes de ce premier grand chef-d'œuvre de Puccini.

Crédit photographique: © Jean-Louis Fernandez

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