Sous la direction vivante de Chloé Dufresne, les jeunes de l'Académie de l'Opéra national de Paris présentent cette saison La Finta Giardiniera de Mozart à la MC93 de Bobigny, dans une mise en scène volontairement aride de Julie Delille qui limite le comique de l'ouvrage.
Longtemps attribué au librettiste Ranieri de Calzabigi, La Finta Giardiniera (La Fausse Jardinière) aurait plutôt été composé à 18 ans par Mozart sur le texte de Giuseppe Petrosellini. Mais dans tous les cas, cette histoire d'une jeune marquise poignardée par son amant, le Comte Belfiore, et finalement encore vivante pour revenir déguisée en jardinière, est plus difficile à justifier dans sa partie comique à notre époque.
Pour cela, un an exactement après le drolatique imbroglio de L'Isola Disabitata de Haydn porté par les mêmes chanteurs de l'Académie de Paris, il était adroit de la part de la direction de l'Opéra de Paris de proposer la production à une femme. Et en l'état, le propos de la jeune metteuse en scène Julie Delille tient très bien intellectuellement et moralement. Par leurs hésitations et leurs caprices consistant à vouloir plaire à tous et à conquérir tout le monde, les protagonistes évoluent en réalité dans un monde émotionnellement aride, duquel ils n'arrivent pas à trouver une sortie florissante. Alors, pour illustrer le propos de Julie Delille, Chantal de La Coste‑Messelière propose pour scénographie sur la scène de la MC93 un sol sec parsemé de petits îlots de terre fraiche, au milieu de troncs d'arbres morts comme les âmes et de pierres dures comme les cœurs des jeunes amants.
Pourtant, déjà pendant un air de l'acte I, l'un des protagonistes retourne une pierre pour montrer la mousse qui est de l'autre côté. À l'entracte, le décor est légèrement modifié pour apporter plus de vert sur les arbres et les rocs, image d'une nature qui reconquiert le désert, comme l'amour parvient à entrer chez les hommes et les femmes, pour qu'à la fin toutes et tous soient certains de l'être qu'ils aiment. Mais le problème dans cette approche, c'est qu'à vouloir actualiser un propos jugé d'un autre âge (la justification du coup de poignard introductif), l'équipe scénique passe en partie à côté du caractère purement comique du livret. Malgré tout, quelques petits ajouts parviennent à faire sourire, comme la jeune servante Serpetta, qui n'oublie pas de draguer tout ce qui bouge, jusqu'au claveciniste dans la fosse, ravi de s'en extraire à un moment pour lui offrir une fleur.
Devant l'Orchestre Ostinato et des musiciens de l'Académie de l'Opéra de Paris, Chloé Dufresne confirme les qualités de dynamisme et de vivacité qu'elle avait montrées dans L'Elisir d'Amore à Rennes puis à Nancy. Car là où de moins en moins de jeunes chefs savent aborder Mozart, elle parvient toujours à faire vivre cette partition relativement répétitive et à maintenir une attention constante envers les musiciens comme le plateau. Et sur ce dernier, on retrouve comme l'an passé une alternance de deux distributions sur six soirs, les jeunes artistes de l'Académie ayant également été entendus avec succès en début d'année lors d'un beau gala au Palais Garnier.
Moins à l'aise dans le rôle travesti du chevalier Ramiro qu'en Concepción au Gala, la mezzo Amandine Portelli montre qu'elle est une voix plus lyrique que faite pour les agilités de ses deux airs, pour lesquelles elle manque encore de legato dans les vocalises. Très belle Blanche de La Force au Gala, Isobel Anthony retrouve comme dans Haydn l'an passé un jeu scénique encore trop réduit pour totalement convaincre en Marquise Violante et en Jardinière, même si les scènes où elle est allongée montrent qu'elle peut déjà exposer ses beaux aigus dans n'importe quelle position. Finalement, par le jeu comme par l'esprit, mais aussi par la clarté du chant, c'est Sima Ouahman en Serpetta qui attire le plus chez les femmes dans la première distribution, même si l'Arminda de Daria Akulova ne démérite pas dans sa très crédible façon de caractériser, par un beau médium bien placé, tant l'exaspération que la jalousie.
Parmi les hommes, on retrouve également dans cette première distribution deux chanteurs entendus la saison passée ainsi qu'à la soirée de janvier, aux côtés du ténor plus entraîné Yu Shao, portant le rôle du podestat avec aisance. Le ténor Bergsvein Toverud amuse en Belfiore, plutôt souple dans l'aigu et facétieux dans son air d'entrée, sans encore concurrencer les chanteurs plus matures entendus dans le rôle. Le baryton Clemens Frank semble pour sa part comme dans Haydn plutôt preste dans la prosodie et le style mozartien, habile aussi à faire passer ses troubles, tant par son désespoir que sa gentille maladresse face à celle qu'il aime. En tous cas, cette représentation de l'Académie est un spectacle agréable et de très bonne tenue, clairement au niveau de certaines soirées lyriques portées par des artistes plus confirmés.