Une intégrale des pièces pour piano et violoncelle de Betsy Jolas en deux CD : c'est le cadeau du label bastille musique pour les cent ans de notre doyenne de la contemporaine, fêtés avec deux interprètes d'exception, le pianiste anglais Nicolas Hodges et le violoncelliste finlandais Anssi Karttunen.
Vingt trois œuvres au total, couvrant cinquante ans de création (1972-2022) sont réparties équitablement entre les deux disques, sans souci de la chronologie mais répondant aux différentes thématiques jolassiennes et scrutant ainsi toutes les facettes d'une personnalité hors norme.
Parmi les instruments préférés de la compositrice, et ils sont nombreux, la voix tient une place centrale, celle qu'elle a entendue (sa mère chantait) et pratiquée tout au long de son enfance et de sa formation de musicienne aux Etats-Unis. Ainsi rejaillit-elle bien souvent dans sa musique instrumentale à travers les titres qui trahissent ses intentions. Chanson d'approche pour piano (1972) déploie sa ligne fantasque sur tout le clavier, terrain de jeu pour la compositrice qui met à distance toute « sensiblerie » à travers des contrastes de dynamique vertigineux qui n'excluent pas les touches poétiques. Si la compositrice, invitée au Domaine musical dans les années 60 par Pierre Boulez, a certainement flirté avec le langage sériel, elle en retient davantage l'esprit que la lettre. Mon ami, écrit pour pianiste chanteuse en 1974 connaît, à la demande des deux artistes, une nouvelle version pour violoncelle et piano en 2018 où « la chansonnette » originelle entendue sous l'archet du violoncelliste génère une paraphrase effusive, aussi tendre qu'espiègle, du piano.
« Huit lieder pour violoncelle et piano » sous-titre la compositrice pour Femme le soir (2018), qui donne son titre à l'album. Le « monodrame » est sans paroles exceptées celles que Jolas écrit au début de chaque courte pièce : Shall we…, Et toi, là-bas…, Qui parle ?, Bonjour… C'est une musique d'humeurs, un vagabondage qui « met en scène » les deux instrumentistes. Elle sollicite parfois « la voix de tête » du violoncelle et celle des deux musiciens (« Qui parle ? ») ainsi que certains gestes « déplacés » : taping sur la caisse et le cadre du piano dans « Mots de sable ». Furtives, passent, dans « Bonjour… » de courtes citations de Roland de Lassus, compositeur de la Renaissance que Jolas découvre à New York en 1941 et qui illumine son adolescence. « J'avais tout juste 15 ans. Ce fut un éblouissement dont je ne suis jamais revenue », confie-t-elle. Le jeu tout en finesse et en complicité des deux instrumentistes est un pur bonheur.
Hommages et messages
À l'instar d'un György Kurtag (génération 26 lui aussi), Jolas adresse des messages d'amitié ou rend hommage aux disparus (Ravel, Helffer, Dutilleux) dans de courtes pages. L'ambiguïté métrique est entretenue tout du long dans Signets – Hommage à Ravel (1987), pour le piano solo tandis que deux violoncelles (un re-recording du même Anssi Karttunen ?) s'invitent pour l'adieu aussi bref que sensible à l'ami Henri Dutilleux, Un post-it pour Henri (2015/2022). Le piano est éruptif et le trille nerveux dans Postlude – Hommage à Claude Helffer. Les vœux d'anniversaire à ses amis et contemporains se multiplient. Ravery – pour Pierre en ce jour, dont les lignes rampantes texturent le registre sombre du violoncelle, est écrit pour les 90 ans (2015) de Pierre Boulez. A Fancy for Anssi (2010) juxtapose bouffées de lyrisme et gestes d'humeur dans un mouvement aussi vif que fantasque. Le message passé au pianiste Jay Gottlieb, PiecesJay / JayPieces (2004) est en deux « versants » (symétriques ?) engageant la virtuosité du pianiste et les capacités percussives et résonnantes du clavier. L'exploration est encore plus minutieuse, en trois mouvements, s'aventurant sur le bois et dans les cordes du piano, dans Toi x3 adressé à Nicolas Hodges en 2018. Pour le piano toujours, Calling E.C. – Hommage à Elliott Carter est écrit pour les 75 ans du compositeur américain (1982), une vignette sonore balançant entre stase résonnante et toccata effrénée.
Plus conséquent, Épisode cinquième, pour violoncelle (1983) – son premier contact avec Anssi Karttunen – fait partie d'une série de neuf pièces dédiées aux instruments solistes, un lieu de partage entre la compositrice et ses interprètes (les « sequenze » de Jolas). La pièce est d'une belle éloquence, à la hauteur du geste virtuose du violoncelliste qui balaie tout le spectre de l'instrument et en explore les différentes qualités, nuancier de couleurs, traits d'archet et pizzicati, seuils des registres et glissades sensuelles sur la corde de la.
Vignettes, aphorismes, haïkus…
Betsy Jolas aime les assemblages de petites pièces sous forme de suite, écrites le plus souvent sans commande, où elle dit tenir « un journal » : Quatre pièces en marge (1983), pour violoncelle et piano, sont, selon ses termes, « une tranche de vie, composées à des moments perdus en août 1983, au coin d'une table de cuisine ; elles s'inscrivent véritablement en marge d'un été mouvementé, telle une coda imprévue à l'Épisode cinquième pour violoncelle seul ». Né dans l'élan et le mystère de l'instant, le geste des deux interprètes s'y déploie librement, entre éclats vif-argent et moments plus introspectifs, effleurements sensuels et touches griffues ; c'est l'un des bijoux du premier CD. Autre perle (CD II), Petites musiques de chevet (1989), est revue en 2022 pour les deux interprètes complices. Neuf haïkus y sont distribués selon une forme concentrique qui réserve des surprises. La Petite suite sérieuse pour concert de famille, la plus brève, est une musique pour enfant (dédiée à sa petite fille) qui s'enhardit au fil des cinq numéros. Betsy Jolas est elle-même récitante dans Une journée de Gadad, pour les enfants toujours, cinq saynètes pour piano (1983) jouant sur les lettres dansantes (sol la ré la ré) du personnage observé dans toutes ses positions : un bel apprentissage du contrepoint pour le pianiste en herbe !
Si son amour pour l'orgue – elle l'a pratiqué durant ses années américaines – s'entend dans Ô Bach (2007), écrit pour la finale du concours Long-Thibaud, Pièce pour (1997) et Pièce pour Saint Germain (1961), pour le piano, ainsi que Scion (1973), sa première partition et coup de maître pour le violoncelle, sont également des commandes pour divers concours et établissements pédagogiques. Les Trois études campanaires sont écrites pour le carillonneur Renaud Gagneux mais peuvent se jouer au piano. La pédale forte y est maintenue enfoncée, entretenant une polyphonie flottante qui se répand progressivement sur tout l'espace de résonance du clavier.
B comme Bali
Il n'y a pas d'Épisode pour piano, chez Jolas, mais une grande et belle sonate (en un seul mouvement de 20 minutes), B for Sonata (1973). L'œuvre est écrite au retour d'un voyage mémorable à Bali en compagnie de Iannis Xenakis et Toru Takemitsu. La compositrice fait avec le piano l'expérience du temps long et prend possession de l'instrument dans sa totalité résonnante et percussive : à l'instar du gamelan dont on peut reconnaître, sous le toucher charnu du pianiste, l'effet percussif des marteaux sur les métallophones et les manifestations sonores du gong grave qui ponctue les séquences de jeu dans l'orchestre balinais. Les salves de notes sur le clavier semblent obéir aux lois de probabilité xénakiennes et les clusters en nombre atteignent une plénitude jamais encore ouïe dans le catalogue de la compositrice : un sommet qui consacre cette superbe rétrospective à laquelle les deux musiciens prêtent tout leur talent.