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Le Caravage en clair-obscur de Bruno Bouché

, directeur du CCN – Ballet de l'Opéra national du Rhin, rend hommage au Caravage dans une création pour et avec les danseurs du , capitale européenne de la culture en 2025, ville de Saxe jumelée avec Mulhouse.

Un Christ en croix, suivi de près par un Saint-Sébastien pas encore criblé de flèche, ce sont les premières images de ce spectacle inspiré du peintre vénitien Caravage ou le silence de nos battements de cœur. L'occasion d'une plongée sensuelle et sensorielle au cœur de l'œuvre du maître du chiaroscuro, le clair-obscur, inspirée au chorégraphe par la lecture du livre de Yannick Haenel, La Passion Caravage.

Dans l'acte I, Che rumore è questo ? le chorégraphe français fait sortir les images de la toile sous la forme de tableaux vivants dans un flux ininterrompu de scènes, tantôt dramatiques et tantôt domestiques. Avec une grande plasticité, les danseurs épousent le rythme de la musique (peut-être un peu trop évanescente pour donner le relief nécessaire à la dramaturgie fine et subtile de ) et recomposent inlassablement des grappes de corps dénudés ou vêtus de robe ou de chausses baroques. Les danseurs ont en effet laissé libre cours à leur imagination pour reproduire ou réinterpréter certains des tableaux les plus célèbres du peintre, conservant ici un détail (l'épée de Judith décapitant Holopherne, Narcisse se regardant dans le miroir, la chemise déchirée de David) ou là les tensions entre les personnages.

Dans un mouvement permanent, tous les portés très fluides conduisent à l'abandon des corps et à cette sensualité dramatique caractéristique du peintre et de son école. Le drapé et les découpes des pendrillons, un décor sobre conçu avec Romain de Lagarde, habillent de façon très picturale l'écrin à l'italienne du Théâtre de la Sinne à Mulhouse, où le spectacle est proposé pour deux représentations après la création à Chemnitz le 20 mars, puis la première française à Strasbourg.

Le duo masculin qui ouvre l'acte II, Écorché, plus dynamique et chorégraphique, n'est pas sans rappeler le premier duo de , Bless, ainsi soit-IL qu'il créa en 2010, et qui lança sa carrière de chorégraphe, repris en mai 2024 au Théâtre de la Ville à Paris dans le programme Spectres. Cette partie fait la part belle au contemporain avec un unisson sensible et délicat, sur la musique minimaliste de . En chemise de mousseline, danseurs et danseuses répètent des gestes tendres, tandis qu'une danseuse est portée au-dessus d'eux par l'un des danseurs particulièrement athlétique.

Si certains danseurs du n'ont pas un niveau aussi élevé que ceux du CCN – Ballet de l'Opéra national du Rhin, ils s'immergent avec foi et délice dans l'univers du peintre et de ses modèles. Une fraise, le drapé d'une chemise, le velours d'une robe s'agencent pour recréer les personnages d'un tableau profane ou religieux et se laisser transpercer par la lumière de l'au-delà.

Mais avant cette renaissance picturale, entraîne le Caravage dans le XXIᵉ siècle avec une scène électronique plus franchement contemporaine, un télescopage des styles assez rafraîchissant et tonique qui met en valeur la jeunesse des danseurs. Le spectacle est peut-être encore trop sage par rapport à la réputation sulfureuse et violente du peintre et la puissance subversive de sa peinture. En mettant plus de passion et de relâchement, le temps fera son œuvre pour patiner une pièce qui ne cherche qu'à quitter l'obscurité pour entrer dans la lumière.

Crédits photographiques : © Ida Zenna

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