Dans le cadre de « l'année Louvier » fêtant les 80 ans du compositeur et ancien directeur du conservatoire, le CRR de Boulogne-Billancourt (CRRBB) poursuit son partenariat avec L'Itinéraire et affiche au programme du concert dirigé par Rémi Durupt Canto di Natale d'Alain Louvier aux côtés de quatre créations mondiales de jeunes compositeurs et celle, française, de Jean-Luc Hervé, professeur dans l'établissement.
De Can Yücel, étudiant du CRRBB, Orgelbüchlein, invoquant le souvenir de Johann Sebastian Bach, est une pièce pour quatre instruments et électronique en cinq mouvements, explorant dans chacun d'eux un timbre spécifique – celui d'Electroyodel est le plus réussi – rappelant les jeux de l'orgue. De Piot Terreaux, étudiant du CRRBB toujours, Les flots sans cesse me reviennent, pour ensemble, déplace vers l'univers instrumental le modèle vocal de la sequentia et le profil du neume (pes stratus) du Moyen Âge.
Hauboïste et compositeur, Sylvain Devaux a été lauréat de l'Académie Voix Nouvelles 2024 et a reçu à ce titre une commande de la Fondation Royaumont. Ça souffle, frissonne, siffle et stridule dans Ce qu'il reste pour ensemble vocal (élèves du cursus « Jeunes voix » du CRR) et instrumental, sur fond d'engagement écologique (texte d'Irène Gayraud) : une pièce toute en sensibilité et micro-événements qui fait « parler-sonner-chanter le vivant ».
Jean-Luc Hervé emprunte un extrait du nô japonais « OIMATSU », dans Toutes les herbes semblent frissonner, convoquant au côté de la chanteuse cinq instruments et un set de percussions. L'écriture est ciselée et le mouvement fluide entre les pupitres avant que la percussion n'impose ses sonorités très typées, bois qui claquent, flexatone qui vrille et gong clair qui résonne (rituel du nô ?). Le frisson final avec « le dispositif pré » (50 petits haut-parleurs dissimulés sous les sièges du public) est fort réussi !
Entendu en seconde partie de concert, Canto di natale (1976) d'Alain Louvier, sous la direction de Rémi Durupt, associe les musiciens de L'Itinéraire et les étudiants du CRR. La partition pour voix et ensemble chante Noël et la naissance, celle de la fille du compositeur née un 24 décembre. Commande de L'Itinéraire, Canto di natale est une œuvre rare qui, aux spéculations et à la combinatoire menées dans l'univers microtonal, ajoute une dimension autobiographique qui parle plus secrètement au cœur du musicien.
Deux pianos sont installés en fond de scène, l'un étant accordé un ¼ de ton plus bas que l'autre. Ils sont placés en V de telle sorte que le pianiste, assis au centre du dispositif, puisse les jouer simultanément. Dans l'ensemble instrumental (bois, trombone et quintette à cordes) la flûte 2 et la clarinette 2 jouent également un ¼ de ton plus bas que leurs voisins. Le ténor (épatant Bastien Rimondi) est à l'écart sur son podium, avec un petit set de percussions à portée de main, trois cymbales et un tam-tam. Dans cette œuvre sacrée mais non liturgique, précise-t-il, Alain Louvier a élaboré lui-même le texte en latin, faisant appel au plain-chant, écrit en notation originelle sur quatre lignes, et à la modalité ancienne qui se frotte à la microtonalité des instruments et aux nouveaux espaces conçus par le compositeur dans la densité des 24 quarts de ton.
La première partie (« conception ») est strictement instrumentale qui donne à entendre ses harmonies et couleurs subtiles autant qu'étranges, guidées par le piano sur les résonances duquel s'inscrivent les autres lignes : solo de contrebasse très expressif, bois éruptifs, textures mouvantes et circularité du geste. Le chanteur amorce le deuxième volet (« attente ») dont la ligne très vocalisée évolue à côté des sonorités de l'ensemble. C'est un jubilus – joie, lumière et légèreté superbement servies par Bastien Rimondi – qui s'élève dans la tessiture du ténor, avec une tension palpable de la partie instrumentale jusqu'au climax de l'exaltation (Puer natus est / L'enfant est né). L'événement est ponctué par un coup de tam aveuglant, des salves de cloches au piano et une constellation harmonique éblouissante. Tel l'ange annonciateur des toiles de Botticelli, le hautbois s'entend avant d'être vu dans le dernier tableau (« naissance »). Venant de la coulisse, le musicien traverse le plateau, dardant sa « teneur », le sol du Puer natus est, et relayant le chanteur dans un moment extatique de pure émotion.
Conduits de main de maître par Rémi Durupt dont on apprécie tout à fois l'oreille fine et la souplesse de la direction, chanteur et instrumentistes nous révèlent ce soir un chef d'œuvre.