Plus de dix ans après son triomphe au Concours Chopin de Varsovie, Seong-Jin Cho s'impose, au-delà de la seule virtuosité, comme l'un des architectes les plus singuliers du piano contemporain. A Bozar-Bruxelles, il livre un récital édifiant, tant par son exigence intellectuelle que par son intensité sensorielle.
Nous croyons y voir plus qu'une simple coïncidence : la programmation de ce soir évoque le dernier récital de Dinu Lipatti à Besançon (1950), bien connu des mélomanes discophiles. En choisissant comme alpha et oméga la Première Partita BWV 825 de Bach et le cycle des quatorze valses de Chopin, Seong-Jin Cho renoue, consciemment ou non, avec une forme de géométrie mémorielle.
Dès le prélude de cette Partita en si bémol de Bach, un certain souvenir de Lipatti s'impose : attaque perlée du premier trille, naturel dans l'équilibre des mains, limpidité discursive. L'allemande paraît légèrement pressée mais conserve une élégance souveraine par ses phrasés galbés ; la courante demeure ludique sans jamais précipitation ; la sarabande suspend le temps sublimement entre ciel et terre, avec ses reprises subtilement variées dans leurs dynamiques. Le menuet, plus enjoué, finement ornementé, précède une gigue pimpante, au rebond rythmique impeccable, qui emporte notre totale adhésion.
Sans quitter la scène, Cho impose une concentration presque monacale et enchaîne avec la Suite op. 25 d'Arnold Schoenberg. La corrélation fascine : les premiers intervalles du prélude semblent répondre, comme en écho déformé, à la conclusion de la gigue de Bach. Toute l'œuvre — autre enfilade de danses — s'inscrit ainsi dans une continuité presque naturelle, dans l'optique d'une tradition scripturale germanique. Dans cette partition dodécaphonique réputée austère, le pianiste triomphe par son alacrité et sa précision incisive. Il en exalte les contrastes (vigueur des mouvements extrêmes, humour acide de la gavotte-musette (les notes répétées !), gravité nocturne de l'intermezzo) sans jamais céder à la sécheresse. L'œuvre devient matière vibrante et tactile, et l'interprétation inspirée, presque farouche, emporte un triomphe aussi mérité qu'éclatant.
Pour clore cette imposante première partie de récital, rien moins que le Faschingsschwank aus Wien op. 26 de Robert Schumann : après l'ascèse scripturale, place à la facétie et aux déguisements fantasques. Ce « Carnaval de Vienne », théâtre d'ombres et de lumières, célèbre avant tout l'ivresse de la danse au gré de l'éclatement formel, très Florestan, de l'Allegro initial comme du final höchst lebhaft, d'une parfaite transparence dans ses éclairages gourmands et sensuels, quasi symphoniques dans leurs contrastes. Mais Eusebius, le doux rêveur, pointe le bout du nez au fil des pièces paires : Romance d'une tendre nostalgie, Intermezzo d'une inquiétante étrangeté. Par ces échappées plus intérieures, Seong-Jin Cho nous arrache à la seule rigueur de l'esprit pour nous livrer au flux sensoriel du romantisme allemand le plus dru.
Après l'entracte, Seong-Jin Cho donne les quatorze valses du cycle traditionnel de Frédéric Chopin – sans les cinq ajouts éditoriaux tardifs – dans un ordre personnel totalement repensé. Cette nouvelle architecture se fonde sur les enchaînements de climats, les affinités tonales, les enharmonies et les échos motiviques : une re-construction de l'âme magnifiée par un sens très personnel des tempi et un rubato d'une liberté souveraine.
Le cycle s'ouvre par la Valse en mi mineur (op. posthume), page de jeunesse d'une simplicité presque nue : le discours s'y déploie entre retenue grave et brillance expressive presque hautaine. Tout sera ensuite fondé sur les contrastes : aux éclats extérieurs – la Valse en fa majeur op. 34 n°3, d'un délire digital assumé, puis la « Minute » op. 64 n°1 – répond une plongée vers des zones plus sombres. La Valse de l'Adieu op. 69 n°1 déploie une cantilène suspendue, d'un spleen irréversible ; l'op. 64 n°2, au gré de ses déhanchements rythmiques et de ses chromatismes rupteurs, devient une méditation douloureuse presque hypnotique.
L'op. 70 n°1 introduit une élégance plus mondaine, tandis que l'op. 69 n°2, par son insistance épurée, approfondit une nostalgie diffuse et prélude au cœur émotionnel du cycle : la Valse en la mineur op. 34 n°2 — la préférée de Chopin — pivot expressif, confidence difficile, entre temps suspendu et beauté grise sublimée ; peut-être le sommet absolu de ce récital, par ce pur moment d'extase douloureuse. L'op. 64 n°3 réintroduit un mouvement plus instable par son harmonie labile, esquissant un sourire fragile. L'op. 70 n°2 retrouve ensuite un spleen plus profond, avant que l'op. 70 n°3, plus légère, ne laisse affleurer une forme d'apaisement.
Avec la grande Valse op. 42, Cho insuffle une ironie discrète : la coda provoque d'ailleurs quelques rires étouffés dans la salle, tant ses traits ultimes paraissent irrésistiblement narquois. Le cycle s'achève enfin dans une affirmation lumineuse : la Valse en la bémol majeur op. 34 n°1, donnée avec panache, précède la flamboyante op. 18, emportée avec autorité souriante et toute l'éloquence jubilatoire et virtuose attendue.
Comme seul bis, au terme de ce récital admirablement pesé et d'une longueur devenue inhabituelle, Seong-Jin Cho offre le célébrissime Nocturne n°2 op. 9, donné avec une exquise retenue et un toucher d'une fluidité impalpable, ponctué par une coda lunaire en lévitation. Incontestablement, voilà l'un des maîtres-pianistes de notre temps qui remporte un succès mille fois mérité, salué par une standing ovation.
Crédits photographiques : Seong-Jin Cho @ Christoph Koestlin- DGG
Lire aussi :
Seong-Jin Cho et Myung-Whun Chung réunis pour l'enfance à Radio France