May B, la pièce mythique de Maguy Marin, créée en 1981 d'après l'œuvre de Samuel Beckett, bouscule toujours autant. Sombre et habitée, elle est très exigeante pour ses interprètes comme pour le public.
Noir complet ou pénombre, silences, immobilité ou glissements, grognements ou rires nerveux… May B donne à voir l'univers sombre, parfois grotesque ou surréaliste de Samuel Beckett, que Maguy Marin a rencontré alors qu'il avait 75 ans. Une rencontre marquante s'il en est, qui infusa les créations de la chorégraphe, notamment à travers la théâtralité, les mouvements saccadés, les marches synchronisées et autres glissements qui rythment la pièce d'une heure trente. « Quand les personnages de Beckett n'aspirent qu'à l'immobilité, ils ne peuvent s'empêcher de bouger, peu ou beaucoup, mais ils bougent. Dans ce travail, à priori théâtral, l'intérêt pour nous a été de développer non pas le mot ou la parole, mais le geste dans sa forme éclatée, cherchant ainsi le point de rencontre entre, d'une part la gestuelle rétrécie théâtrale et, d'autre part, la danse et le langage chorégraphique » explique Maguy Marin à propos de May B.
Intemporelle, cette pièce évoque les errances humaines, cette recherche d'un ailleurs, d'un peut-être, ce mélange d'espoir malgré la dureté ambiante qui accable les personnages. En voyant les dix interprètes aux habits informes, aux visages blancs ou masqués, semblant porter toute la misère du monde sur leurs épaules ou dans leur maigre valise, on pense aussi aux migrants qui prennent tous les risques dans l'espoir d'une vie meilleure. Mais on peut aussi y voir des aliénés, ou des prisonniers tournants en rond, à la recherche d'une porte de sortie. Chacun peut interpréter à sa façon et en fonction de son propre récit cette pièce sombre et parfois dérangeante qui fait écho à l'engagement politique de la chorégraphe, elle-même fille de réfugiés espagnols.
Àl'instar des mouvements, la scénographie est minimaliste : tout se déroule devant un mur gris et au travers des portes qui s'y ouvrent par moment. Seule la lumière signée Alexandre Beneteaud sculpte l'espace. Côté musique, on commence dans le noir complet avec une chanson en allemand sur un air de piano puis au cours de la pièce, on entend également Schubert, Gilles de Binche, des airs de fanfare ou Gavin Bryars. Une chanson finale qui s'étire en boucle sur de très longues minutes comme un disque rayé finit d'irriter les nerfs des spectateurs déjà mis à l'épreuve, alors que les danseurs avancent à tout petits pas en basculant d'un côté et de l'autre, entrent et sortent par les portes, là aussi en boucle. Finalement, c'est l'immobilité qui conclut la pièce et les phrases prononcées au début du spectacle qui reviennent comme une pirouette salvatrice qui permet de relâcher la tension : « C'est fini, ça va être fini… ».
May B – qui évoque une pièce de jeunesse de Beckett intitulée May be, le prénom de la mère de l'écrivain, May, et l'initiale de son nom de famille – est l'un des trois spectacles de Maguy Marin proposés au Théâtre national de la danse-Chaillot en ce mois d'avril. À travers Chaillot expérience iconique, les programmateurs ont souhaité rendre hommage à l'une des artistes majeures de la danse contemporaine française et internationale en lui donnant carte blanche. Rencontres et dédicaces avec Maguy Marin sont également au programme, ainsi que deux de ses autres pièces : Les Applaudissements ne se mangent pas et Singspiele.