Laughing Hole de La Ribot est une performance majeure, créée en 2006 à Art Basel en Suisse. Elle était reprise ce printemps à la Ménagerie de Verre dans le cadre du festival Les Inaccoutumés, qui accueillait également ce printemps un solo du chorégraphe et danseur brésilien Ametonyo Silva et un duo de Pierre Droulers.
Dans Laughing Hole, pièce parmi les plus politiques et néanmoins poétiques de La Ribot, égrenée sans interruption 6 heures durant, trois interprètes jouent avec des centaines de pancartes jonchant le sol et couvertes de mots comme autant de slogans. Ils portent au plus haut point ce que s'esclaffer veut dire, entre chutes, postures brisées et relèvements sans fin.
Glanant et brandissant à bout de bras, sous le coup d'une fatigue de plus en plus extrême, les panneaux dénonciateurs d'un monde désabusé et cynique, les performeuses, trébuchantes, secouées du rire carnassier sans joie d'une manifestation paroxystique, déambulent inlassablement d'un mur à l'autre pour y coller les slogans qui interpellent, entre exécution d'une tâche, répétition et accumulation.
Laughing Hole (2006) fait partie de la collection permanente du CNAP – Centre national des arts plastiques, en partenariat « hors-les-murs » avec Les Inaccoutumés pour cette reprise, avec le Centre culturel suisse. Dénonçant à l'époque de sa création, à Art unlimited – Art Basel 37, l'inhumanité de la prison illégale de Guantanamo, la colère de la chorégraphe ne perd pas de son actualité, s'étendant aujourd'hui à l'aune d'un monde dévoré par une rage destructrice relayée par des médias sensationnalistes et déréalisés.
Nimbés d'un son saturé des rires amplifiés et transformés électroniquement, les mots claquent : « DISTURBING ECONOMY », « GUANTANAMO WAR », « YOUR TERROR », « DESERT PARTY», « DEATH IN DETENTION », « BRUTAL OPERATION », « MUM SOLD », « STILL WATCHINGTON », « GAZA PARTY» etc… L'accumulation des traces dans l'espace comme construction visuelle, l'usure de la fatigue des corps absents et la désincarnation des rires viennent ici percuter la signification des mots.
En parallèle de la performance, d'où le spectateur peut entrer et sortir librement, sont présentés trois films venant augmenter le parcours ouvert : Mariachi 17, tourné en 2009 dans un décor labyrinthique de la Comédie de Genève transformé et détourné par La Ribot elle-même ; Leader d'Ernestyna Orlowska (2024), qui ironise sur le corps performeur dans un environnement néo-industriel, et enfin Nous n'avons pas besoin de nous connaître à l'avance (2024) de Gabriela Löffel, approche politique du corps « manifestant » entravé.
Comme l'écrit Judith Butler dans Rassemblement, pluralité. Performativité et politique : « Le pouvoir de se mouvoir ou de rester immobile, de parler ou d'agir, appartient au rassemblement avant ou en plus des droits qu'un gouvernement peut décider d'octroyer et de protéger ». Laughing Hole réaffirme, avec encore plus d'acuité, que l'acte artistique relève encore et toujours du désir politique.
Autre ambiance quelques jours plus tard avec a s s o m b r a ç ã o, le solo du chorégraphe et danseur Ametonyo Silva, originaire du Nordeste du Brésil et désormais basé en France. Un épais nuage de fumée, le son énorme d'une musique type rave party (bouchons d'oreilles fournis) est projeté par deux grosses enceintes sur la trajectoire desquelles un danseur-performeur déploie une énergie incandescente sans pause pendant près d'une heure, reproduisant une phrase chorégraphique faite de vibrations, de tressautements, de piétinements, d'acharnement, de soulèvements.
En portugais, le mot assombração pourrait signifier une présence, un corps ou un fantôme qui hante. Le danseur semble en effet habité de multiples présences, d'apparitions en constante métamorphose.
Relevant le défi d'un flux électrisé permanent, le corps d'Ametonyo Silva est comme habité, agité par une onde fiévreuse et vibrionnante. Lorsque le son soudain s'arrête, le chorégraphe à l'origine des assombrações, danse-recherche sur les souvenirs, les images et les sensations, s'approche des spectateurs, toujours fébrile, les fixant de ses yeux perçants. Il laisse échapper une plainte qui s'exhale tout doucement. Sa danse de transe le dépose au bout de 55 minutes, haletant d'un souffle final, les sons venant des murs vrombissant tels un volcan en éruption s'apaisant enfin.
Sous la haute verrière du studio Wigman à la Ménagerie de Verre, au loin sur un panneau-écran, l'on distingue des images dont la vision est entravée par un chaos de structures qui s'entremêlent les unes les autres. S'y dessinent des bribes de chorégraphies anciennes, tandis qu'un danseur tout de noir vêtu – Olivier Balzarini – commence à défaire dans la pénombre l'échafaudage de chaises et de tables renversées qui encombrent le champ de vision. On comprend d'emblée qu'il ne s'agira pas seulement dans Dharma Punk de mémoires de danses, mais de la traversée de différentes couches de temps.
Pierre Droulers, danseur et plasticien sensible à la géométrie des espaces, vient s'adosser à son double-danseur. Leurs corps dessinent sur les différentes surfaces, en ombres chinoises, des mouvements qui se superposent à ceux des corps-archives surgis du passé.
Dharma, terme sanskrit issu de l'hindouisme et du bouddhisme, désigne l'ensemble des normes et lois sociales, politiques, naturelles ou cosmiques qui régissent le monde. Accolé ici à Punk, piqûre ou dépense d'énergie, la performance joue la traversée et la réactivation des danses et musiques de Droulers des années 70/80 jusqu'à aujourd'hui. Sons divers, jeu de palets, de bâtons ou de barres de bois-corps augmenté du chorégraphe qui inscrivent au sol de grands cercles à la craie comme en un jardin japonais bousculent les images-mouvements, dans les découpes lumineuses de la plasticienne Anne Buxerolle.
Jouant un moment à déplacer un énorme faisceau blanc, le chorégraphe sépare et tranche l'espace disponible. La silhouette noire du double se détache entre lumière et écran, porteur de panneaux-réflecteurs sur lesquels sa danse, convoquant le passé, vient raccorder dans le mouvement avec celle des corps-archives dans un montage visuel instantané, synchrone et atemporel.
Réveillant les images-miroirs du fond de l'eau d'une cité d'Ys de son œuvre, l'installation-performance de Pierre Droulers la met en perspective et invite ses énergies à nous rejoindre à travers les strates d'un temps spatialisé. Sensible au Kairos plus qu'à Chronos, dimension du temps créant de la profondeur dans l'instant, Pierre Droulers réactive l'histoire exposée, sa propre histoire en transformant le corps en archive vivante, porteuse de mémoire, en devenir et poétique.