Comme l'indique le titre de l'album la magie de la musique opère.
Après un CD consacré à la chanson et aux compositeurs berlinois, après un album dédié à l'opérette viennoise, c'est au répertoire léger austro-hongrois que s'intéresse aujourd'hui le ténor superstar Jonas Kaufmann. On retrouvera ainsi, déjà représentées sur les deux précédentes livraisons, de nombreuses pages de Franz Lehár et d'Emmerich Kálmán. Belle occasion de découvrir, à côté d'inusables classiques comme Das Land des Lächelns, Giuditta, Der Zarewitsch ou Die Csárdásfürstin, des petites raretés comme Kaiserin Josephine ou Der Teufelsreiter, sans compter quelques compositeurs dont le nom même nous était inconnu. Belle unité thématique, en tout cas, que de regrouper sur un même album des musiciens associés à cette période particulière de l'histoire de la Mitteleuropa, quand l'hybridation des cultures autrichienne et hongroise produisit autant de remarquables pépites. Toute une période fertile en terme de brassage des styles, mais aussi des langues.
L'air de Gräfin Mariza « Grüss mir mein Wien », précédemment enregistré par Kaufmann en allemand, est ici donné en hongrois, à l'instar d'autres extraits de Paul Abraham, Jenő Huszka ou Ferenc Erkel. Certes, toutes les pièces enregistrées ne sont pas des chefs d'œuvre absolus, et l'on se lasserait presque de ce qui pourrait passer pour une petite tendance à glisser dans le doucereux et le sentimental. Mais la nostalgie et la mélancolie fin-de-siècle sont bien là, avec de temps à autres un petit côté canaille qui n'est pas sans charme. La richesse des influences de cette période créatrice est notamment marquée par quelques pages empruntées au jazz, dont l'énergique et très dansant « Sing sing » tiré de Julia de Paul Abraham.
En se penchant sur ces répertoires dits légers, Jonas Kaufmann rentre résolument dans cette catégorie de Heldentenor germanophones qui, depuis Léo Slezak, Peter Anders, Rudolf Schock, René Kollo ou Nikolaï Schukoff, se sont intéressés à l'opérette. N'est-ce pas Herbert von Karajan qui disait que, pour chanter Siegfried avec la légèreté et la fraîcheur requises, il fallait idéalement un ténor d'opérette ? Certes, Kaufmann, avec son organe aux couleurs de plus en plus barytonantes, n'a plus l'éclat juvénile de certains de ses devanciers. Il n'en darde pas moins des aigus nets et tranchants qui feraient pâlir d'envie certains de ses jeunes collègues. Dans l'art du clair-obscur, de la nuance et du legato pianissimo il demeure sans égal, comme le montre ce qui est sans doute le plus bel extrait de ce CD, l'air « Magische Töne » tiré de Die Königin von Saba de Goldmark, et qui donne son titre à l'album. La délicatesse de cette interprétation ensorcelante force l'admiration et le respect. Dans les duos avec Nikola Hillebrand, jeune soprano au timbre frais et pimpant, il peut se montrer vif et entreprenant, comme c'est le cas par exemple pour « Komm' mit nach Varasdin » ou « Tanzen möchte ich, jauchzen möchte ich » de Kálmán, ou encore le frénétique « Die Juliska, die Juliska aus Buda-, Budapest ». De même, il sait exprimer la suave mélancolie des duos de Giuditta ou du Pays du sourire. Dans la déclaration d'amour « Pardon Madame » extrait de Victoria und ihr Hussar d'Abraham, il est tout simplement irrésistible.
À la tête de l'Orchestre de l'Opéra d'État hongrois, le chef Dirk Kaftan accompagne avec verve le chanteur, sachant doser avec mesure la part de sirop indissociable de ce répertoire tout en créant les atmosphères nostalgiques ou vivifiantes d'un univers révolu qui a eu son heure de gloire. Un CD attachant, qui permet de faire de belles découvertes tout en montrant de nouvelles facettes de l'art d'un grand chanteur en pleine gloire.