Metteur en scène d'opéra régulièrement parmi les plus stimulants du moment, le réalisateur allemand Philipp Stölzl fait une entrée remarquée dans le monde de la comédie musicale avec Grand Finale.
C'est au trio Philipp Stölzl, Jan Dvořák, Christoph Israël que l'on doit le grand succès de Grand Finale. Philipp Stölzl a eu l'idée, l'a développée. Jan Dvořák, qu'il avait déjà sollicité in loco pour l'excellent Andersens Erzählungen, a écrit le livret. Christoph Israël a composé la bande-son de ce dialogue hautement réjouissant entre les vivants et les morts, qui évoque d'emblée le monde de Tim Burton : après que la mort a frappé Eliza Castafiore juste avant le grand finale de son nouveau spectacle, la diva se voit confinée dans le no man's land où errent, dit-on, les fantômes des personnes trop vite décédées. Dans cet antichambre de l'oubli elle rencontrera Deniz, une autre âme errante, trop vite fauchée elle aussi alors qu'elle s'apprêtait à confier un secret de famille à sa propre fille. Ces deux fantômes hantent La Petite boutique des soupirs, entreprise de pompes funèbres dirigée par Giulio, thanatopracteur qui entend les voix des morts, et qui n'aura de cesser d'aider Eliza et Deniz à terminer leur ouvrage respectif, avec l'aide de Philippe, un employé en réinsertion, et de Ronald, un truand en cavale dont le larcin s'avérera providentiel lorsque le maire de la ville se piquera de vouloir fermer le théâtre ruiné après la disparition de son étoile filée. Pour la Castafiore des music halls, une autre « vie » pourra alors commencer… dans le royaume des morts.
Le Theater Basel a mis les petits plats du musical dans les grands plats de l'opéra. Avec son grand escalier, son impressionnante double tournette (Philipp Stölzl est également scénographe), Grand Finale est une ode au spectacle et à tous ses artifices propre à donner le tournis n'était sa parfaite lisibilité même sans sous-titres français, avec sa distribution aux petits oignonsv: Elissa Huber (Eliza, ombrageuse diva férue de dive bouteille) ; Stefan Kurt (Giulio, thanatopracteur empathique) ; Camillo Guthmann (Philippe, apprenti expert en claquettes) ; Yasmin Yuksel (Luna, fille de son père mort avant d'avoir ou lui révéler qu'il était son vrai père) ; Pasquale Aleardi (enchaînant Deniz et Ronald, fantômes de passage) ; Klaus Brömelmeier (huissier, maire et psy) ; Carina Branschmidt (Intendante sans état d'âme), plus quelques figures secondaires (les parents de Luna, le fils du maire, deux hipsters) parfaitement croquées par la virtuosité gourmande de Stölzl, toutes et tous aussi doués pour la comédie que pour le chant (sonorisé), chœur compris, doté lui aussi de quelques scènes bien réjouissantes. On n'oubliera pas la chute vertigineuse d'Eliza dans la mort, ni comment, pour échapper à la police, Ronald se réfugie avec son butin dans un cercueil déjà « occupé », ni le retour à la vie de Giulio après son suicide, ni cette parodie hilarante de publicité pour le robot aspirateur I-Dust, ni ce duo d'amour entre deux ectoplasmes dont les enveloppes vaporeuses s'aimantent l'une l'autre.
Dirigée par Thomas Wise avec le chic qui sied à l'inconséquence des comédies musicales américaines, la partition de Christoph Israël fait à maintes reprises intervenir un trio de jazz. Pour habile et agréable qu'elle soit (la fantaisie d'un Michel Legrand privée de son versant mélancolique), plus musique d'atmosphère que partition marquante, ce n'est pas forcément son inspiration sans vrai coup de cœur qu'on retiendra le plus d'un spectacle sans temps mort, et qui pourrait même fonctionner sans elle, tant la brillante mécanique dramaturgique de Grand Finale s'avère huilée sur la durée.
Riant intelligemment tout en sachant émouvoir, Grand Finale dit autant de ce grand final pour tous qu'est la mort (Philipp Stölzl dit s'être inspiré de celle de son propre père, dont il a été convié à veiller le corps plusieurs jours consécutifs en compagnie des habitants du village du défunt) que de l'importance vitale du théâtre : un filigrane astucieusement politique vraiment providentiel en ces temps prompts à contraindre le spectacle vivant à la survie.