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Vive le sujet ! Tentatives : d’Avignon à La Ménagerie de verre

Trois spectacles en une soirée étaient à l'affiche avec « Vive le sujet ! Tentatives » dans le cadre des Inaccoutumés 2026 à la Ménagerie de Verre. L'occasion de revoir la reprise de Vive le sujet ! du Festival d'Avignon 2025 – rendez-vous créé avec la SACD en 1997.

Performance de la chanteuse-compositrice funk électro et de la danseuse Soa Ratsifandrihanà, chorégraphe et autrice franco-malgache qui travaille sur les liens entre corps en territoires colonisés et histoire, Quelle aurore est une rencontre étonnante entre deux personnalités. Tenues flashy et vintages de Lolita, cœurs débordants et téléphones vissés à la main, elles marchent, accélèrent, dérapent sans fin sur des tapis de course, posent, se selfisent et scrollent avec force mimiques fantaisistes. Dans cette tentative de jouer de l'équilibre entre jeu sur les représentations sexy et dérives réseautiques, le burlesque peine malgré tout à décoller, la parodie du fantasme masculiniste ou de la machine Tik Tok s'enraye, jusqu'à la malheureuse citation sans aucune mise en perspective ni distance critique d'une brève d'information sur les massacres à Gaza, prise entre spirale spectaculaire marchande et banalisation affligeante.

Sensible aux notions de transmission, de mémoire du geste et passionnée par ce qu'elle nomme le « recyclage chorégraphique », , formée à Bruxelles (P.A.R.T.S.) et Angers (CNDC), interprète de Boris Charmatz, s'associe dans Un spectacle que la loi considèrera comme mien à la juriste Pauline Léger (enseignante-chercheuse spécialiste en droit de la propriété intellectuelle), pour une conférence dansée questionnant le droit d'investir et interpréter des pièces de répertoire protégées par le droit d'auteur.  Peut-on se saisir, par exemple, du Trio A d'Yvonne Rainer ? questionne t-elle. Non, répond la juriste, seuls des transmetteurs désignés par Yvonne Rainer y sont autorisés. A moins de citer un extrait seul et ce, d'un point de vue pédagogique, scientifique, de critique ou d'analyse. Ou bien de changer l'ordre de la gestuelle, ou de la transformer de manière suffisante. Position politiquement critiquable, dit Olga. Car que devient la liberté de création des futurs chorégraphes ? Quelle part laisse la loi à l'improvisation, à l'invention ? Pourrait-on par exemple « danser un pas de deux du Lac des Cygnes en inversant les genres, en donnant le rôle du danseur à la danseuse et vice-versa ? S'il est interdit de danser une pièce face public, puis-je la danser en lui tournant le dos ? Avec humour, la chorégraphe s'empare de cette question et explore devant nous le droit à la parodie, mêlant version commentée en temps réel ou version « binge drinking » de Trio A, fougueuses spirales issues de Levée des conflits de Boris Charmatz entremêlées d'envolées du Sacre du printemps de Nijinsky. De fait, il existe une zone grise. Et sur toutes ces questions de « recyclage », le droit demeure encore assez flou, conclut la juriste. Dans le même temps, la chorégraphe nous fait partager avec saveur comment contraintes légales, réemploi et improvisation peuvent engendrer une chorégraphie inédite, née des possibles et des interdits. En explorant les réponses, elle crée sous nos yeux un spectacle en direct, autant que faire se peut dans les limites de la loi.

 


Avec Logbook, , formée à P.A.R.T.S. à Bruxelles et interprète de Boris Charmatz dans 10 000 gestes et Liberté Cathédrale, invite une complice de parcours, la danseuse et écrivaine , à venir penser et performer un « kaléidoscope de références » pour ce carnet ou journal de bord, mobilisant divers matériaux et univers sonores. D'emblée, leur tenue imprime notre regard de textes déposés sur leur corps en transparence, comme une seconde peau. S'accordant a capella, le duo installe un motif musical polyphonique, superpose rock Zombie des Cranberries et opéra italien, relayé par un agencement sonore tissant en couches mêlées ou mixées des univers de comédies musicales ou films, de rock accolé à du Haendel, de rap de la Trinidadienne Nicki Minaj, des chansons de Joan Baez glissées dans les musiques répétitives d'un Terry Riley revu numériquement, du lipstick et du Mashup. Un melting-pot mode zapping, tout comme leur chorégraphie faite de corps sur ressorts, moulinets de bras intenses, danse performative, gymnique, énergique, festive, populaire, de rue ou de joyeux défilés. Une danse tantôt à l'unisson, tantôt éclatée, avec brouillage enthousiaste et images-collages qui s'entrechoquent. Les deux artistes agencent discontinuité et chaos ordonnée. Cet éclectisme nourri d'écritures référencées et fragmentées, sans cesse débordant, propose, à travers sons, images et fragments, une déconnection des chemins habituels avec une grande intensité et conviction.

Crédits photographiques : © Christophe Raynaud de Lage /Festival d'Avignon 2025

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