Pour son premier double album publié chez Sony, Alexander Malofeev propose, à travers des pages pour piano de Glinka, Medtner, Rachmaninov et Glazounov, un autoportrait en clair-obscur, traversé de multiples allégories de l'exil.
Il est des trajectoires qui semblent défier la pesanteur. Révélé en 2014, à treize ans, lors du Concours Tchaïkovski pour jeunes musiciens, Alexander Malofeev a depuis largement dépassé le statut d'enfant prodige. Formé à Moscou, à l'école Gnessine, auprès d'Elena Beryozkina — dans une tradition qui vit éclore des artistes tels qu'Evgueni Kissin ou Nikolaï Lugansky —, cet élève de Sergueï Dorenski a choisi de s'établir à Berlin. Un déplacement qui relève moins d'un simple parcours de carrière que d'un geste esthétique ou d'un positionnement plus politique : il s'agit de mettre à distance l'origine pour mieux en recomposer la mémoire.
« Forgotten Melodies » emprunte son titre au cycle de Medtner, dont Malofeev donne ici l'intégrale de l'opus 38. Plus qu'un hommage, le programme se construit comme une méditation : en réunissant quatre compositeurs russes morts loin de leur terre natale, le pianiste dessine une ligne de tension entre fidélité culturelle et arrachement géographique. Glinka et Glazounov encadrent cet itinéraire, comme pour en tracer l'alpha et l'oméga. De L'Alouette — dans la transcription de Balakirev, sous-titrée « Adieux à Saint-Pétersbourg » — à la brève et poignante Valse d' adieux, se déploie tout un imaginaire du départ. Chez Glazounov, outre l'évocation-transcription des Bateliers de la Volga, l'Idylle op. 103 ou l'Étude « La Nuit » révèlent une pudeur mélancolique d'une grande noblesse, loin de tout pittoresque.
Mais le premier disque est largement consacré à Medtner, avec le premier cahier des Mélodies oubliées op. 38. Là où d'autres privilégient une approche essentiellement digitale, Malofeev impose une vision d'ensemble d'une remarquable tenue. La Sonata reminiscenza se distingue par une ciselure extrême du détail et une gestion subtile des plans sonores : la sonorité, tour à tour impalpable ou presque minérale, ne sacrifie jamais la continuité du discours. L'agogique demeure souveraine tout au fil du cycle, qu'il s'agisse du balancement souple de la Canzona rustica ou de l'élan incandescent de la Danza festiva. Face aux lectures plus terriennes de Marc-André Hamelin (Hyperion) ou plus littérales de Vittorio Forte (Odradek), Malofeev apporte une dimension supplémentaire, faite de plénitude et de respiration. En complément, le second Conte de fée op. 48 témoigne d'un sens aigu de la narration, servi par une sonorité dense mais jamais opaque.
Dans Rachmaninov, pilier central du second CD, le pianiste parvient à renouveler des pages pourtant très fréquentées. Le célèbre Prélude n°2 op. 3 échappe à toute emphase par la finesse de son modelé harmonique. La Deuxième Sonate (version révisée de 1931) trouve ici une ampleur dramatique insoupçonnée, presque « faustienne » dans ses oppositions thématiques cycliques : au-delà de la virtuosité parfois prolixe sous d'autres doigts, Malofeev propose une lecture architecturée, tendue entre puissance et intériorité. L'Allegro agitato initial oppose ainsi des masses sonores d'une grande violence à des zones de retrait presque oniriques ; le mouvement central (Non allegro – Lento) installe cette atmosphère suspendue retardant avec finesse l'éclosion lyrique de la péroraison, avant un final brillantissime mais toujours habité d'une énergie résolutive.
Autour de ce « noyau », Malofeev déploie un parcours d'une grande cohérence, où chaque pièce semble éclairer l'autre : les fragments posthumes, saisis dans leur nudité presque expérimentale, côtoient l'Élégie n°1 op. 3 , d'une gravité sans pathos, tandis que la transcription originale des Lilas, l'une des mélodies les plus célèbres du maître, d'une simplicité habitée, suspend le temps dans une rêverie d'une rare délicatesse. Le sommet poétique est atteint avec trois des Études-tableaux op. 33. Malofeev y déploie un art de la suggestion rare : de la rumination d'abord sombre puis comme éclaircie de la troisième, au questionnement presque minéral, d'un désespoir métaphysique contenu, de la huitième, jusqu'au spleen diaphane de la septième, tout semble naître d'une même respiration intérieure. Chaque pièce est sculptée avec une précision extrême, mais sans jamais perdre cette part d'indétermination qui fait précisément le prix de ces « tableaux » : moins décrits que rêvés.
Enregistré en 2025 à la Jesus-Christus-Kirche de Berlin, le disque pâtit cependant d'une prise de son discutable. Si l'acoustique du lieu magnifie l'ampleur du jeu, la captation trop rapprochée révèle une mécanique instrumentale anormalement présente : chaque relèvement des étouffoirs, les chuintements des pédales, certaines résonnances métalliques trahissent un réglage approximatif – et une production artistique étonnamment peu soignée pour un label tel que Sony. Ces éléments parasites altèrent par moments la perception du discours musical, en particulier dans les passages les plus exposés, du vol aérien de l'Alouette au final tellurique de la sonate de Rachmaninov.
Malgré cette réserve, l'impression d'ensemble demeure enthousiaste face à la maturation exceptionnelle de ce parcours musical. Au-delà de la virtuosité, indéniable, c'est une véritable vision qui s'impose ici : une manière de faire de ces « mélodies oubliées » non un simple programme, mais un espace de résonance où l'exil devient forme poétique – une entrée discographique majeure.