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Décès de Günter Pichler, fondateur du mythique quatuor Alban Berg

Nous avons appris avec une immense tristesse la disparition, vendredi 24 avril, à l'âge de 85 ans, du violoniste, pédagogue et chef d'orchestre . Premier violon et membre fondateur du mythique , il s'est éteint à la suite d'un tragique accident de voiture.

De l'élite orchestrale au sacerdoce du quatuor

Né en 1940 à Kufstein, dans le Tyrol, il commence ses études au plus haut niveau dès 1955 à l'Universität für Musik und darstellende Kunst Wien auprès de Franz Samohyl. Nommé à seulement dix-huit ans Konzertmeister des Wiener Symphoniker, il est rapidement remarqué par Herbert von Karajan, qui le recrute pour le même poste au sein des prestigieux Wiener Philharmoniker. Toutefois, après deux saisons, il quitte ce poste d'élite pour se consacrer à une carrière de soliste et de chambriste. Karajan lui-même, tout en regrettant de perdre un tel violoniste, l'y encouragea par ces mots visionnaires : « On trouve des Konzertmeister, mais les grands quatuors sont rares. »

C'est après avoir entendu à Vienne le donner plusieurs concerts entièrement consacrés à la Seconde École de Vienne qu'il décide de fonder, avec ses amis Klaus Mätzl (second violon), Hatto Beyerle (alto) et Valentin Erben (violoncelle), un quatuor à cordes à plein temps. Pour la première fois dans l'histoire des grandes formations viennoises — contrairement aux quatuors Barylli, Weller ou au Wiener Konzerthaus-Quartett — aucun membre ne conserve d'attache orchestrale. L'ensemble prend le nom d'Alban Berg, avec l'aval de la veuve du compositeur. Fort d'une bourse du gouvernement autrichien, le quatuor s'envole pour Cincinnati afin d'étudier avec , le redoutable premier violon des LaSalle. Il donne son concert inaugural le 5 octobre 1971 au Konzerthaus de Vienne, avec au programme Joseph Haydn, Ludwig van Beethoven et, bien entendu, Alban Berg.

Une éthique de l'excellence

Durant ses premières années, l'ensemble s'impose de programmer systématiquement une œuvre du XXe siècle à chaque concert. Par souci de qualité — et pour se prémunir contre toute routine — il limite volontairement son activité à environ 80 à 90 concerts par an. Tout au long de sa carrière, le quatuor assure de multiples créations mondiales, sans se cantonner exclusivement à la musique contemporaine comme peut le faire le Quatuor Arditti. Il crée notamment des œuvres majeures de Luciano Berio (Quatuor n°1, 1988 ; Notturno, 1994), Wolfgang Rihm (Quatuor n°4, 1983 ; Grave in memoriam Thomas Kakuska, 2007), ainsi que d'Erich Urbanner et Gottfried von Einem.

Une discographie de légende

Dès 1974, grâce à un premier contrat chez Telefunken / Teldec, le quatuor pose les jalons d'une discographie pléthorique et superlative, redéfinissant l'interprétation de Berg, Johannes Brahms, Haydn et surtout Wolfgang Amadeus Mozart.

L'année 1978 marque un tournant : Gerhard Schulz remplace Mätzl, et le quatuor signe chez EMI pour entreprendre l'enregistrement studio des seize quatuors de Beethoven (1978–1983). L'altiste Thomas Kakuska rejoint l'ensemble en 1981, en cours de ce cycle beethovénien — Hatto Beyerle ayant choisi de se consacrer à une carrière pédagogique de haut niveau. Cette évolution stabilise le noyau du quatuor pour près d'un quart de siècle. À la mort de Kakuska, Isabel Charisius, son élève et assistante viennoise, lui succède. Par fidélité à leur identité historique, les membres choisissent de ne plus enregistrer de nouveaux cycles, tout en poursuivant leurs engagements jusqu'à leur dissolution en 2008, quittant la scène au sommet de leur art.

Parmi les sommets discographiques : les Beethoven « live » au Konzerthaus de Vienne (1989), des Franz Schubert d'anthologie (dont le Quintette avec Heinrich Schiff), une intégrale Béla Bartók de référence, ainsi que des incursions marquantes chez Claude Debussy, Maurice Ravel ou Leoš Janáček. S'y ajoutent des lectures ultérieures parfois plus opulentes de Brahms et Mozart, quelques enregistrements en quintette à clavier (avec Alfred Brendel, Rudolf Buchbinder, Philippe Entremont et surtout Elisabeth Leonskaja), outre un recueil pétillant de valses de Johann Strauss II et Joseph Lanner avec le contrebassiste Aloïs Posch, ou encore un disque inattendu consacré aux tangos d'Astor Piazzolla.

L'héritage et la transmission

Pédagogue infatigable à Vienne et à Cologne — où il succède au Quatuor Amadeus — forme, avec les Alban Berg, une grande partie de l'élite actuelle, parmi laquelle les quatuors Artemis, Belcea ou Casals.

Après 2008, il se consacre à la direction d'orchestre, principalement en Europe et au Japon, et poursuit son activité pédagogique à la tête du département des cordes de l'Instituto Internacional de Música de Cámara Reina Sofía, où il contribue à l'émergence de formations telles que les quatuors Acies, Amaryllis, Amber, Cavaleri, Jubilee ou Piatti.

Au fil de sa carrière, il aura fait chanter des instruments prestigieux : Jean-Baptiste Vuillaume, un Antonio Stradivari (« Leslie, Tate »), Giovanni Battista Guadagnini, avant de jouer, dans ses dernières années, un violon moderne de Stefan-Peter Greiner.

Sa disparition suscite une vive émotion dans tout le monde musical. Les institutions — parmi lesquelles les Wiener Philharmoniker — ainsi que ses anciens élèves, dont les Belcea et le Quatuor Goldmund, saluent aujourd'hui un musicien « tant aimé que redouté pour son exigence absolue ». Ironie cruelle d'une fin si brutale pour un homme qui aura consacré sa vie à sculpter le temps et le silence avec une précision d'orfèvre, pour le seul amour de la musique, portée à son plus haut degré d'incandescence. (BH)

Crédits photographiques : © – Kojima Concert Management (KCM)

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