À tout juste 18 ans, la pianiste Alexandra Dovgan montre déjà une maturité impressionnante. À l'occasion de son premier concert avec orchestre à Paris le 16 avril, juste avant son premier récital soliste en soirée au Théâtre des Champs-Élysées le 13 mai, nous l'avons rencontrée.
ResMusica : Alexandra Dovgan, vous avez eu 18 ans en juillet dernier et, bien que le public parisien ait pu vous entendre dès vos 12 ans lors des concerts du dimanche matin de Jeanine Roze, certains ne vous connaissent pas encore. Pouvez-vous nous rappeler comment vous avez commencé le piano et pourquoi cet instrument ?
Alexandra Dovgan : je viens d'une famille de musiciens. Mes parents sont pianistes, mes grands-parents étaient pianistes, nous avions un vieux piano à la maison, et depuis ma première jeunesse, j'adore toucher au clavier. Lorsque j'ai commencé à écouter mes premiers sons, par exemple les albums de jeunesse qui utilisent la musique de Tchaïkovski, ou les mélodies que me jouait ma mère lorsque j'étais bébé, toutes étaient au piano. Et lorsque j'ai eu 4 ans, mes parents m'ont inscrite à l'École centrale de Musique de Moscou, où j'ai tout de suite intégré la classe de piano.
RM : Cela vous a très rapidement fait connaître en tant que jeune prodige. Quand avez-vous considéré que votre vie s'organiserait autour du piano ?
AD : Mes parents jouaient toujours autour de moi, mon grand frère était aussi en train de faire carrière autour du piano. Donc la question de faire autre chose que jouer du piano ne s'est jamais vraiment posée dans ma jeunesse. J'ai bien touché à d'autres instruments, mais ils étaient tous à clavier, comme l'orgue ou le clavecin.
D'ailleurs, cela m'a vraiment aidé à comprendre certaines musiques, notamment celles de Bach. Mais très rapidement, étant donné le niveau que j'ai très vite acquis, mon apprentissage s'est focalisé uniquement sur le piano. Alors que je n'avais même pas 10 ans, les concerts sont très vite arrivés et le piano étant tellement complet, avec un répertoire tellement large, je ne me suis finalement jamais posée la question de faire autre chose.
RM : En étant lancée aussi jeune, vous vous êtes d'abord surtout produite en récital soliste. Avez-vous une préférence maintenant entre le répertoire concertant, chambriste ou soliste ?
AD : Je joue tous les répertoires. Pour le premier concert avec orchestre à Paris, je joue la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov avec l'Orchestre National de France et Daniele Rustioni. Dans un mois, je reviens pour un concert de soirée Piano 4 étoiles au Théâtre des Champs-Élysées dans un récital soliste. Entre temps, j'aurais joué de la musique de chambre avec des amis musiciens, ainsi que des concertos et en récital.
D'un côté, c'est une belle expérience d'échanger des idées musicales avec d'autres. Travailler avec différents orchestres et chefs d'orchestre est une expérience plus récente pour moi et très spéciale, car j'apprends d'eux et de leurs approches interprétatives. Il est donc difficile de dire ce que je préfère à présent. Je crois que j'aime tous les répertoires faits pour le piano. Par exemple chez Rachmaninov, j'aime également beaucoup ses œuvres pour deux pianos, même si je n'ai joué pour le moment qu'à quelques reprises ses Danses Symphoniques.
En récital, j'aime le fait d'être seul et de pouvoir tout choisir, mais c'est aussi un véritable challenge de réussir à coordonner exactement les œuvres que l'on veut. Et il y en a tellement que vous ne pouvez jamais mettre qu'une toute petite partie de ce que vous voudriez jouer dans une soirée.
RM : Vous parlez d'échanges avec les autres musiciens, les orchestres et les chefs. Comment se passe cet échange pour vous ? Est-il purement musical, ou passe-t-il par des discussions, voire des confrontations de points de vue sur les œuvres ?
AD : La musique est toujours une histoire de compromis. Si les autres ne vous écoutent pas ou si vous ne les écoutez pas, vous risquez de ne pas offrir autre chose qu'une confrontation de deux points de vue. Pour ma part, je suis toujours dans un échange qui me permet de comprendre d'autres approches, donc potentiellement de changer la mienne. Selon les artistes, cela peut passer juste par des discussions de tempos ou de dynamiques ; parfois c'est moi qui vais suivre la vision du chef, parfois il pourra s'accorder à me suivre. J'ai aussi eu des cas où le chef se rendait compte que malgré ses accélérations, je n'avais aucun problème technique à le suivre, alors cela lui a permis de jouer un passage d'une manière totalement nouvelle, qu'il n'avait jamais pu tenter auparavant. Il faut toujours chercher à trouver les meilleures solutions pour l'interprétation.
RM : Avez-vous un répertoire de cœur et, comme vous avez étudié à Moscou, est-ce celui de votre patrie ?
AD : En effet, l'École Centrale de Moscou est une école très spéciale où il y a de très grands professeurs, tout particulièrement pour le piano. Il y reste aussi une grande tradition de l'interprétation toujours intacte.
Par rapport à mon répertoire favori, cet apprentissage m'a sans doute influencé, mais aujourd'hui, je suis très éclectique et pas seulement concentrée sur la musique russe, même si Rachmaninov est un compositeur à part pour moi. Le concernant, je suis allée à la Villa Senar en Suisse où j'ai pu jouer sur l'un de ses pianos. C'était une expérience très particulière et d'ailleurs, c'est là qu'il a composé la Rhapsodie sur un thème de Paganini que je viens de jouer à Paris.
Chopin est peut-être cependant mon compositeur préféré actuellement. C'est la raison pour laquelle j'y consacre régulièrement toutes les secondes parties de mes récitals, comme ce sera d'ailleurs le cas le 13 mai au Théâtre des Champs-Élysées, avec notamment la Sonate n°3.
Dans mes artistes favoris, je veux aussi citer Bach, très différent à jouer, et Beethoven, dont j'ai déjà interprété tous les concertos pour piano, et avec lequel je fais une petite pause cette année, car 2027 va être une année très intense à l'occasion des célébrations autour des 200 ans de sa mort.
RM : Vous abordez donc les répertoires baroques, classiques et romantiques, sans vous focaliser sur certains pays ou certaines écoles. Comment choisissez-vous les pièces ?
AD : Cela dépend. Pour Chopin, c'est évidemment parmi le répertoire le plus célèbre pour piano, donc je l'ai forcément découvert pendant ma formation. Mais c'est un compositeur que je tenais d'autant plus à mettre au programme de mon premier grand récital à Paris, parce qu'il a un lien particulier avec la France. Il s'est d'ailleurs fait naturaliser français.
Pour le reste, je fonctionne pour le moment à l'attrait et à l'émotion. Si j'aime une pièce en l'écoutant ou en lisant la partition, alors pourquoi ne pas tenter de l'interpréter ? Et à partir du moment où je sens que j'ai un contact particulier avec, alors pourquoi ne pas la jouer en concert et la proposer au public ?
Pour choisir, je me pose surtout la question des combinaisons pour les programmes. Pour revenir au récital de Paris, je finis avec une grande partie sur Chopin, mais il me semblait très intéressant de créer une forme de développement historique en commençant par Bach puis en évoluant avec Schumann. Récemment, j'ai fait des liens entre Bach et Prokofiev, ou entre le Choral de Franck et Prokofiev, avec des résultats très convaincant je crois.
RM : Vous évoquez Franck, mais on vous entend encore peu dans le répertoire français ?
AD : C'est vrai. J'ai abordé Rameau et Couperin, mais en effet je n'ai touché que très succinctement pour le moment à Debussy. Je pense avoir le temps pour ces développements dans l'avenir ; il y a tellement de grandes œuvres pour le piano, on voudrait pouvoir tout apprendre et tout jouer.
Comme je l'ai dit, je choisis actuellement vraiment les pièces par rapport au fait qu'elle me plaise, puis je les programme lorsque je suis vraiment sûre d'avoir quelque chose à proposer avec. Mais à part de dire que je suis pour l'instant vraiment concentrée sur la musique romantique, je ne peux pas vraiment parler d'une recherche spécifique vers un répertoire, ni vers une certaine forme de rythmique ou de coloration. Je ne pense pas pouvoir parler de style. En revanche, j'ai besoin de ressentir ce que le compositeur voulait exprimer dans son œuvre pour me l'approprier. Parfois, je découvre des pièces en écoutant des enregistrements. C'est aussi une façon passionnante de vivre la musique, pas seulement en la jouant, mais aussi en l'écoutant jouée par d'autres.
Et puis je fais attention à jouer dès à présent les très grandes œuvres du répertoire, pour les intégrer le plus possible dans mes doigts et les faire évoluer dans le temps. Par exemple, je profiterai de l'année Beethoven l'an prochain pour aborder la Hammerklavier, l'une des sonates les plus incroyables et aussi les plus difficiles jamais écrites.
RM : Vous abordez Couperin ou Bach sur piano moderne. Vous êtes-vous intéressée aux réflexions des baroqueux et à jouer sur instruments plus anciens ?
AD : Oui, j'ai joué ces derniers sur clavecin et sur orgue, pour voir et entendre les différences de son et de jeu. C'est une expérience très intéressante, car elle montre parfois pourquoi c'est écrit de cette façon, alors qu'un passage peut sembler moins logique au piano. Mais je n'ai jamais proposé cela au concert. J'ai juste profité de me retrouver face à des clavecins dans des écoles ou des salles de concerts pour jouer avec. La Toccata de Bach sonne d'une manière très particulière au clavecin, mais je dois avouer que la mécanique d'un piano moderne me convient pour le moment bien plus.
En revanche, même avec un Steinway, je pense avoir aujourd'hui une vision pour jouer Bach qui a pris de celle des apprentissages des spécialistes du baroque. Même si j'ai pu apprendre Bach dans une tradition russe, je crois m'en être partiellement détachée.
RM : Vous avez aussi cité Prokofiev et en vérifiant les programmes de vos récitals jusqu'à présent, c'est le compositeur le plus moderne que l'on peut y trouver. Vous n'abordez pas la musique contemporaine ?
AD : En effet, pour le moment, la musique la plus moderne que je joue est la musique post-romantique des compositeurs soviétiques comme Chostakovitch et Prokofiev. Je n'ai pas encore de connexion avec des compositeurs vivants, je ne suis même pas encore allée voir du côté de Bartók et actuellement, je m'arrête à Prokofiev. Là encore, j'espère pouvoir m'y consacrer dans l'avenir, car c'est une musique que je connais et qui peut permettre d'ouvrir par exemple sur Kurtág. Mais je n'ai que 18 ans et suis déjà tellement concentrée sur Beethoven ou Chopin, que je n'ai pas encore pu y toucher. Il s'agit toutefois de musiques que j'écoute aussi, donc je pense y venir un jour.
RM : Maintenant que vous devenez célèbre et plus seulement en tant qu'enfant prodige, comment allez-vous partager votre vie et choisir vos concerts et vos salles ?
AD : Je vais continuer à organiser mes saisons autour de certains récitals, mais profiter du fait que je suis en effet mieux identifiée et donc plus sollicitée pour jouer plus avec de grands orchestres. Il y a quelques années, j'étais invitée en tant que jeune fille et jouaient donc surtout seule. Par exemple à Paris, j'ai joué cinq récitals en matinée au TCE depuis mes douze ans, et je remercie pour cela beaucoup Jeanine Roze. Mais j'ai pris énormément de plaisir à jouer cette année avec l'Orchestre National de France, et suis très heureuse d'être réinvitée prochainement par André Furno (Piano 4 étoiles) pour un récital de soirée, en plus au Théâtre des Champs-Élysées où je suis à l'aise avec l'acoustique.
À présent, j'accepte les propositions si mon agenda le permet et si le projet m'intéresse, tout simplement. Je n'ai pas encore pris le temps de regarder combien cela fait de concerts par an, ni comment je partage mon répertoire, etc. Mais avec le nombre croissant de sollicitation, il me va peut-être falloir structurer plus clairement mes saisons.
RM : On voit très majoritairement des Steinway & Sons dans les grandes salles, jouez-vous sur d'autres pianos ?
AD : Oui, cela m'arrive. Globalement, un Steinway (de Hambourg, moins les américains) est l'assurance d'une très grande qualité. Mais par exemple à Milan, j'ai rencontré Paolo Fazioli et commencé à jouer sur ses pianos, que j'adore retrouver dans certaines occasions, comme à la Roque d'Anthéron, où c'est mon piano préféré là-bas. Parfois, ils ont des couleurs encore plus vives que les Steinway et lorsqu'il s'agit d'un grand modèle, c'est pour moi le piano idéal pour interpréter Chopin. Certains ont d'ailleurs quatre pédales, il faudra que je m'entraîne pour voir si je peux mettre à profit la quatrième, car je n'ai pas encore osé m'en servir en arrivant devant l'instrument quelques heures seulement avant le concert. D'ailleurs, les choix des instruments vont aussi avec les salles, car un piano peut être magique dans une petite salle, mais manquer de volume dans une grande salle. Ici, le fait d'arriver devant un Steinway est toujours l'assurance d'un volume sonore important.
RM : Et pour finir sur une question plus personnelle, quels sont vos pianistes favoris lorsque vous écoutez de la musique ?
AD : Mon maître Sokolov bien sûr, mais Argerich aussi évidemment. Pletnev peut avoir de très grandes idées, mais elles sont impossibles à reproduire correctement. Dans les grands du passé, je suis fascinée par Gilels, dont la sonorité est toujours fantastique dans tout. Et encore plus tôt, Rachmaninov est passionnant à entendre, même dans des œuvres d'autres compositeurs qu'il joue, car c'était aussi un très grand interprète, en plus d'être un compositeur génial.
Merci Alexandra Dovgan, on vous souhaite le meilleur pour l'avenir !