Dans ce programme parcourant le romantisme russe de Tchaïkovski à Rachmaninov, le pianiste Nobuyuki Tsujii associe des partitions de natures fort différentes. Des lectures enflammées, mais dont on perçoit les limites expressives.
L'instrument capté de trop près ne bénéficie pas d'une prise de son de qualité dans les pièces pour piano seul. Cela accentue un certain nombre de problèmes liés à l'interprétation. Dans la Suite de concert de Casse-Noisette réalisée par Mikhail Pletnev tout d'abord, le jeu est d'une netteté si analytique qu'elle supprime toute forme de tendresse, d'humour et d'impertinence. Rien n'est laissé dans l'ombre jusqu'à la Danse de la fée dragée d'une sécheresse assez déroutante. On en reste donc à une lecture purement pianistique dans laquelle rien ne “décolle” vraiment du clavier (Tarentelle et Trepak). Le piano reste un instrument purement percussif jusque dans l'Andante maestoso conclusif. Il est dommage que l'on ne retrouve pas le sens du merveilleux si présent chez Simon Trpceski, Daniil Trifonov et, bien évidemment, Mikhail Pletnev.
Évoquons à présent les trois transcriptions de Rachmaninov. Il s'agit à nouveau d'interprétations au “premier degré”. Lila est bien sec dans ses trilles et accords. La sublime mélodie Comme c'est beau ici dans l'arrangement de Volodos est comme enserrée dans un mouvement trop allant. Comment oublier la pâte sonore produite par Volodos lui-même ? Le son est davantage creusé avec la Vocalise dans l'arrangement d'Alan Richardson. Mais là encore l'interprète a tendance à presser lorsqu'il paraît dominé par sa propre émotion. Le Vol du Bourdon de Rimski-Korsakov scintille et impressionne sans que l'on retrouve l'imaginaire des Cherkassky, Fiorentino, Ashkenazy…
Nobuyuki Tsujii joue depuis plusieurs années le Concerto n° 3 de Rachmaninov. La prise de son est plus avantageuse que dans la partie récital de l'album. La virtuosité du soliste, la belle fluidité créée au fil des phrases manquent rapidement de respiration intérieure. Le piano ne raconte pas grand-chose. Dans les sommets d'intensité de la partition, le jeu devient brutal. Nobuyuki Tsujii accomplit toutefois une performance technique en choisissant la cadence la plus grande du premier mouvement. Son jeu violemment physique produit un effet spectaculaire car on ressent l'effort. Il prime sur toute autre considération. Le second mouvement, Intermezzo, enchaîne les phrases sans reprise du souffle. L'orchestre soutient sans vraiment dialoguer. À nouveau, l'auditeur est impressionné par la technique du soliste dans le scherzo (Poco piu mosso), joué avec une précision et une rapidité fulgurantes. Le final est certainement le mouvement le plus réussi. L'écriture se prête davantage à l'esprit combattif qui prévaut depuis le début du concerto. On y découvre d'ailleurs une forme d'ironie plus commune chez un Prokofiev que chez Rachmaninov. C'est fort bien réalisé dans un rythme pris dans un tempo d'enfer. Le soutien parfait de Domingo Hindoyan mérite tous les éloges.
En concert, la dimension spectaculaire de cette interprétation subjuguerait. Au disque, l'étouffement des phrases, d'inévitables duretés posent problème. Ce final est comme un feu d'artifice auquel il manque sa part d'héroïsme, celui que l'on rencontre chez Argerich, Shelley, Goerner, Ashkenazy, Janis, Volodos et le récent Yuchan Lim.