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Nabucco sans Nabucco par Christiane Jatahy

Au Grand Théâtre de Luxembourg, mise en scène universaliste de pour le Nabucco du jeune Verdi dans un spectacle marquant.


Le parti pris de la mise en scène de la Brésilienne est clair. L'idée n'est pas de représenter une histoire du passé, mais de la transposer dans le « hic et nunc » du présent. Pas question non plus de simple réactualisation ou contextualisation, il s'agit bel et bien d'une transposition en profondeur destinée à montrer que l'oppression, les souffrances, la guerre, l'injustice sociale et les migrations forcées sont toujours, hélas, des phénomènes d'actualité. Peu importe dans un tel contexte, comme l'a montré notre collègue lors de la création genevoise de ce spectacle, qu'on ne retrouve pas dans cette proposition le fil d'une narration normalement limpide et parfaitement huilée. Il ne s'agira en effet ni des Hébreux contre les Babyloniens, ni des Italiens contre les Autrichiens, ni des Palestiniens contre les Israéliens, mais d'un conflit universel dans lequel chaque spectateur pourra se reconnaître à sa manière. De fait, autant la mise en scène de Christiane Jataly que la scénographie de et Marcelo Lipiani font tout leur possible pour impliquer au mieux les membres du public, forcément concernés par les violences perpétrées sous leurs yeux.

Un savant jeu de miroirs, tout d'abord, le premier placé à l'avant et le second suspendu au-dessus de la scène, contribue à la création d'un espace constamment instable dans lequel se réfléchissent solistes, choristes et figurants, mais également chef d'orchestre et public, acteurs passifs d'un spectacle visant la plus grande inclusivité. De manière à mieux casser le quatrième mur, une dizaine de choristes sont installés parmi le public aux premiers rangs du parterre, émergeant de leurs fauteuils pour certaines de leurs interventions.

Le spectacle s'achève par une reprise du célébrissime « Va pensiero » chanté a cappella par les quelque soixante choristes disposés le long des deux côtés de l'auditorium. Les sous-titres italiens invitent les spectateurs à se joindre à ce qu'il faut bien voir comme une tentative de communion, comme un message d'espoir au sein d'une mise en scène d'un déprimant pessimisme. Le message est clair : si le monde doit changer, c'est à nous spectateurs de faire le nécessaire ! Les différents jeux de réflexions et réfléchissements autour desquels est construit le spectacle sont encore accentués par la présence d'un bassin rempli d'eau, l'élément liquide suggérant de belle manière, par les immersions successives, différentes formes de violences et de turbulences.

La présence sur scène de deux caméramans permet de varier encore les cadrages et de projeter en gros plan, sur plusieurs écrans, les visages angoissés des différents acteurs de la tragédie humaine qui se déroule sous nos yeux. L'esthétisation d'un spectacle dont on perd certes le fil semble parachevée par certains des costumes d'An D'Huys, véritables carcans ou prisons dans lesquels sont enfermés les personnages du drame en quête de pouvoir et de domination. Ce foisonnement incessant d'images, certaines de toute beauté, scelle un spectacle grandiose et fascinant même si les liens avec l'action mise en musique par Verdi restent ténus, comme le montrent d'ailleurs fort souvent les sous-titres, en flagrante contradiction avec les éléments représentés.

Spectacle déroutant mais fort et marquant, parfait reflet du monde complexe et incompréhensible que nous ne connaissons que trop.


Sur le plan vocal, la distribution luxembourgeoise, également mobilisée à Anvers en février et en mars derniers, ne comprend aucun des solistes présents à Genève. Elle est dominée par le baryton , catapulté tardivement dans la production pour y remplacer son collègue Daniel Luis de Vicente indisposé. Véritable baryton Verdi au timbre chaud et captivant, rompu aux aspects techniques nécessités par son type d'emploi, l'interprète émeut par son engagement vocal tout comme par sa présence scénique. Très investi lui aussi, le jeune ténor parvient à trouver ses marques dans le rôle relativement court d'Ismaele, qui lui permet de mettre en valeur le soleil de son timbre rossinien et la ligne élégante et nuancée de ses phrasés. En comparaison, le chant de la basse en Zaccaria paraît presque engorgé, même si les moyens sont globalement très conséquents.

Chez les dames, la Fenena de fait valoir de beaux aigus et un registre grave chaud et riche, mais le chant reste dans l'ensemble trop indiscipliné pour être vraiment convaincant. La soprano a sans doute les moyens qu'il faut pour être une bonne puccinienne et on l'imagine sans mal, avec ses aigus puissants et tranchants, dans les emplois straussiens et wagnériens qu'elle fréquente régulièrement. Son absence de legato, ses difficultés avec le cantabile sont en revanche loin du chant belcantiste duquel relève encore un rôle comme celui d'Abigaille.

En présence de rôles si peu caractérisés, c'est forcément le chœur qui se retrouve le personnage principal de l'opéra. Superbe prestation de l', avec une lecture très nuancée de la partition de Verdi. Des louanges également pour la direction vive et énergique de , à la tête d'un très bien préparé.

Le public a réservé un accueil enthousiaste à un spectacle très beau plastiquement, d'une grande complexité d'approche et marqué par une impressionnante cohésion entre fosse et plateau. Une soirée en tout cas riche en émotions.

Crédit photographique © / Annemie Augustijns

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