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Aux Abbesses, l’ex-basketteuse Katsiaryna Snytsina et le Belarus Free Theatre

Avec KS6 : Small Forwardle et la basketteuse professionnelle/comédienne/activiste biélorusse signent une pièce très forte et originale, tendue entre la rage (de vaincre, de vivre, de surmonter les obstacles…) et le désespoir devant les abus répétés de l'autocratie bélarusse.

En allant voir KS6 : Small Forward, on ne sait guère à quoi s'attendre : un nom énigmatique, une affiche qui l'est tout autant montrant une basketteuse à l'entraînement et, quand on entre dans la salle, la DJ Blanka Barbara qui s'affaire aux platines en faisant pulser de la musique qui invite à danser. Sur chaque siège, le portrait en noir et blanc d'un prisonnier opposant au régime de Loukachenko avec un QR code pour lui écrire ou envoyer un don à sa famille nous ramène les pieds sur terre. Le ton est donné : KS6 nous balade sans cesse du rire aux larmes, de la fête à la triste réalité.

La pièce démarre par le récit, sous forme d'une fausse interview télévisée, de la petite Katsiaryna, 11 ans, basketteuse en herbe victime du coaching soviétique, fait pour casser les corps et les esprits pour les rendre dociles, comme le fait tout régime autocratique. Celle-ci relativise pourtant : « par rapport à d'autres sports ou d'autres coachs adeptes des sévices physiques, j'ai eu de la chance » raconte-t-elle. L'instant d'après, elle nous amuse en racontant sa grande histoire d'amour… avec son ballon de basket ! Sur l'écran de fond, des images de son enfance insouciante à Minsk avec ses parents, tous les deux férus de basket, défilent. Puis Katsiaryna marque des paniers sur scène, rejoue des entraînements intensifs qui lui ont provoqué une grave blessure au dos puis, à 17 ans, le coup de fil qui changea sa vie, lui annonçant son premier contrat professionnel en France, à Calais puis à Montpellier, en Turquie, etc. Pendant des années, la vie de rime avec basket. Elle se déroule entre les terrains de baskets, l'entraînement et les déplacements qui la mène de compétitions en compétitions, avec son club ou avec l'équipe nationale de Biélorussie dont elle est la star. Avec une énergie et un engagement physique intenses, la jeune retraitée du sport mime les situations, se prête aux jeux des interviews qui forment le fil rouge de cette pièce autobiographique écrite par à partir de leurs entretiens.

se livre à fond, ne cache rien, comme si elle voulait expier les années passées dans sa bulle, loin des souffrances vécues par ses compatriotes. Mais le réveil sera brutal pour la Biélorusse. En 2020, Alexandre Loukachenko, à la tête du pays depuis 1994 soit six mandats, refuse de laisser sa place à son opposante en truquant les élections, puis il organise une répression violente contre les mouvements de protestation massifs qui poussent les Biélorusses de tous âges à défiler dans les rues de Minsk. L'écran montre des femmes, des jeunes gens, des vieillards frappés, traînés au sol, arrêtés. Pour symboliser les conditions de détention des femmes, à 36 dans une cellule de quatre, Katsiaryna se fait enfermer debout dans une boîte remplie jusqu'en haut de ballons de basket qui l'ensevelissent. Le résultat est saisissant, les gorges se serrent. Mais peu après, nouvelle pirouette, l'activiste invite des spectateurs à un concours de lancer de ballons, très festif. Du rire aux larmes, encore, mais aussi du politique au personnel, car Katsiaryna n'élude aucun sujet. Elle aborde ainsi son homosexualité, qui fait d'elle, en plus de son activisme depuis qu'elle a quitté l'équipe nationale, une persona non grata dans son propre pays. Désormais exilée à Londres, comme et , co-fondateurs et directeurs artistiques du , Katsiaryna Snytsina se définit aujourd'hui comme une extrémiste lesbienne et une activiste, mais se défend d'être une actrice car elle joue ici sa vie. Pourtant, elle irradie sur scène et réussi à emmener le public avec elle, dans les hauts et les bas de son existence, dans ses rêves, ses cauchemars comme ses espoirs. Une grande (1,88 m tout de même !) dont on salue autant le courage que sa manière de faire passer des messages, sans jamais s'appesantir, bien plus efficace que de grands discours moralisateurs. On reconnaît là la patte du (BFT), fondé en 2005 à Minsk et interdit par son gouvernement pour des raisons politiques. Après des nombreuses intimidations, arrestations et emprisonnements, ses co-fondateurs et ont obtenu l'asile politique au Royaume-Uni en 2021. À travers leurs productions, ils interrogent les dictatures, les atteintes aux libertés démocratiques et les crises contemporaines dans un théâtre physique d'une grande intensité. Une pièce indispensable qui, à l'instar de son interprète principale, nous ouvre les yeux sur une situation dramatique à nos portes.

Crédit photographique : © Nicolai Khalezin

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