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Cartographie du sensible avec Natures de Lin-Ni Liao

Avec Natures donné sur le plateau du Théâtre de Vanves, la compositrice taiwanaise  propose bien davantage qu'un concert : une expérience d'écoute où le son semble respirer avec la lumière, l'espace et le silence lui-même.

Natures est le fruit d'une résidence d'une semaine au GMEM de Marseille où le spectacle a été créé le 8 mai dernier dans le cadre du festival Propagations. Issu de plusieurs cycles de Bagatelles inspirées par l'univers de la poétesse américaine Emily Dickinson, l'ouvrage déploie un théâtre de sensations d'une rare délicatesse où gestes, sons, jeu d'ombres et électronique participent du voyage immersif de cinquante minutes dans lequel nous plongent les cinq interprètes (piano, guitare, erhu, accordéon et percussions) de l'.

Amplifiée et spatialisée, c'est la grande résonance du tam-tam (Bagatelle TTY) sollicitant bras et jambes de David Joignaux, qui débute cette aventure collective où les interprètes polyvalents (et non dirigés) font sonner leur instrument, en solo, duo ou trio, s'adonnent à des joutes vocales, sifflent, se déplacent, déclenchent (au pied) les lumières et animent les jeux d'ombre sur l'écran. Si tout est écrit sur la partition, certains sons ne s'entendent pas, montrés dans l'espace par les instrumentistes ; ainsi, en jeu d'ombres sur l'écran, ce « quatre mains » aussi fascinant que silencieux de la pianiste Caroline Cren et de la joueuse de erhu Wang Ying-Chieh qui l'a rejointe sur la banquette du piano, les lumières de Pauline Falourd transformant les gestes des deux instrumentistes en apparitions mouvantes.

En charge de l'écriture instrumentale et de l'électronique (diffusée par Alexis Baskind), compose une musique des seuils, fragile et au bord de la cassure, où les hauteurs s'effacent au profit du timbre : celui, guttural et cuivré, du erhu (violon chinois) dont les deux cordes sont étouffées par la main gauche de Wang Ying-Chieh. À la faveur de modes de jeu inouïs, la guitare sous les doigts experts de Christelle Séry fait entendre ses doux crépitements et autres séquences rythmiques cursives et ludiques (p.53, Bagatelles 3 et 4). Les fréquences suraiguës de l'accordéon (Julia Sinoimeri) irradient l'espace quand les impacts mats ou résonnants du piano le plus souvent joué dans les cordes véhiculent leur part de mystère. Les musiciens de Cairn sont épatants, servant au plus près les intentions ciblées de la compositrice. La partie électroacoustique est discrète, donnant à entendre ses bruits de nature et autres échos du dehors qui colorent l'espace et ajoutent à la dimension méditative de ce flux continu d'une étrange beauté.

Mêlant poésie et fantaisie, le dessin d'une baleine apparait par deux fois sur l'écran, sans doute inscrit dans l'imaginaire voyageur de la compositrice : une image qui ne manque pas d'évoquer la mémoire d'un George Crumb (et sa Vox balaenae), convoquant, à l'instar de la compositrice, théâtre musical, musique de chambre et rituel sacré.

Crédit photographique : © GMEM / ResMusica

 

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