À défaut de s'approcher d'une interprétation définitive, le spectacle offre un bon équilibre entre divertissement et profondeur, pour une œuvre qui pose des problèmes insolubles à tous ses interprètes.
Bien triste affaire que celle de L'Opéra de Quat' sous. Chef-d'œuvre théâtral, chef-d'œuvre musical, l'œuvre mériterait pourtant bien qu'on s'y intéresse de près. Mais voilà, la discographie de l'œuvre reste cruellement insuffisante, entre les versions d'époque sans dialogues et des versions modernes qui passent à côté de l'esprit de l'œuvre, comme l'enregistrement superficiel du survolté HK Gruber, avec une Nina Hagen complètement hors de propos – le rapprochement avec le monde de la pop et de la variété est certainement le pire service qu'on puisse rendre à l'œuvre, qui aurait bien besoin d'une démarche philologique à l'image de celle qui a fait revivre le répertoire baroque.
Mais même à la scène, on n'a pas le souvenir d'en avoir vu une version satisfaisante : dans le lieu même de la création, l'actuel Berliner Ensemble, on a pu voir successivement une version snob et vulgaire de Robert Wilson (présentée par deux fois à Paris) et une version triste comme la pluie signée par un Barrie Kosky étonnamment éteint ; et ne parlons pas du désastre autant théâtral que musical signé Thomas Ostermeier à Aix et à la Comédie-Française (une version audio en a été publiée chez Alpha, qui laisse sans voix).
Pourquoi pas, dans ces conditions, poursuivre la quête d'un Opéra de Quat' sous enfin digne à Augsbourg, qui est après tout la ville natale de Brecht ? Le théâtre de la ville est en travaux depuis 2017, et la scène provisoire installée dans un bâtiment industriel ne facilite pas la vie aux metteurs en scène : pas de dessous, presque pas de dégagements ; pas de scène tournante, à moins de la construire sur la scène comme le fait la décoratrice de ce spectacle, et en prime le bruit de la pluie en guise d'accompagnement inattendu, comme ce soir juste avant l'entracte. Ces circonstances difficiles n'entament pas le dynamisme de l'institution, et si le public a mis comme ailleurs un peu de temps à revenir après l'épisode Covid, il est bien revenu : les représentations de cet Opéra de Quat' sous sont toutes complètes, et l'enthousiasme est bien là à la fin du spectacle.
La distribution, à quelques exceptions près, est prise dans la troupe de théâtre parlé de la maison : en Allemagne, la formation des acteurs est une affaire sérieuse, et le chant en fait partie. C'est particulièrement frappant pour la jeune Olivia Lourdes Osburg, encore en fin d'études, et qui a une vraie voix lyrique à sa disposition. C'est vrai aussi, mais de façon complètement différente, pour Natalie Hünig, qui chante et joue le rôle masculin de Peachum, avec une énergie inépuisable et une diversité de registres épatante. Quant à Macheath, la voix claire de Thomas Prazak est plus celle d'un chanteur de variété que d'un ténor d'opérette façon Richard Tauber ou Joseph Schmidt, ce que Brecht et Weill avaient en tête – c'est dommage pour les moments les plus parodiques, mais c'est plus efficace pour la Ballade de Villon. La réussite de la soirée, du point de vue musical, vient aussi naturellement de la fosse : le spectacle a été préparé sous la direction d'Ivan Demidov, adjoint du directeur musical de la maison, mais c'est une autre cheffe qui est dans la fosse pour cette représentation : Annalena Hoesel a justement participé à la préparation musicale des acteurs, travail de précision et de rigueur qui nourrit sa direction. On se passerait bien de l'interlude pop au début de la deuxième partie, et le jeu de l'amplification donne comme souvent trop de place aux voix au détriment de l'orchestre, mais ce travail de préparation est payant : la soirée va de l'avant, la musique exerce tout son pouvoir de séduction, tout en donnant aux extraordinaires poèmes de Brecht toute leur puissance.
La jeune metteuse en scène Sapir Heller dit dans le programme sa passion pour l'œuvre ; si elle met en avant quelques points de vue personnels, son travail a comme principal mérite la modestie qui manquait tant à certains de ses prédécesseurs. Il est légitime, sans aucun doute, de mettre en question la manière dont la pièce traite les personnages féminins, et c'est ce qui justifie l'inversion des genres au sein du couple Peachum, mais la remise en question ne va pas plus loin. Plus efficace est l'animalisation des personnages : l'homme est un loup pour l'homme, on le voit aussi bien dans les costumes que dans les gestes et grognements que les personnages font régulièrement : tout comme le jeu avec des poissons symboles du pouvoir, de l'argent, de l'appétit, ces animaux humains ont un effet comique certain. Il manque encore un peu de ce qu'il faudrait pour donner à cette œuvre singulière toute sa puissance, mais au moins la metteuse en scène parvient-elle à un équilibre satisfaisant entre volonté de divertir et pistes d'interprétation.