Dans un environnement difficile pour la culture, la Fondation Banque Populaire reste fidèle à son engagement auprès des jeunes talents, qu'elle met en avant dans son festival Musicales de Bagatelle, et qu'elle associe à des créations, cette année Philippe Schoeller, Olivier Penard et Julian Lembke.
Le crédo du directeur artistique des Musicales de Bagatelle, Rodolphe Bruneau-Boulmier, lui-même ancien lauréat de la Fondation Banque Populaire est simple : les interprètes doivent participer à la création de leur temps. Et dans le premier concert du festival, qui met en valeur les nouveaux lauréats, il met son principe en action, avec une création mondiale de Philippe Schoeller, Trois caprices composés spécialement pour le jeune Théotime Gillot. Bonne nouvelle, cette création, d'une durée de 20 minutes, constitue le temps fort de ce premier programme. Dans sa présentation au public, le compositeur évoque des affinités électives avec son interprète, le caprice étant un exercice de liberté, de folie, de colère ou encore de comédie. Le troisième caprice, pyrotechnique, a été composé en premier et réellement pour Théotime Gillot. Les deux autres, méditatifs, suspendus et inquiets, évoquants comme un roi fou dans son palais, qui erre un chaos profond. Musique évocatrice, qui suggère sans tomber dans la facilité, cette création donne du sens à un programme ne se limitant pas à un concert de présentation d'artistes. D'autant que Théotime Gillot en donne une interprétation pleine de sensibilité, à la virtuosité claire et sans dureté.
Si la Fondation Banque Populaire peut se targuer d'avoir identifié nombre de jeunes pépites en près de 20 ans, la qualité des jeunes lauréats nous parait particulièrement élevée en cette édition. Grosse impression faite par le violoniste Masaki Moroshita dans Tzigane de Ravel, avec un son plein, intense, où la chair n'empêche pas une virtuosité élégante et stylée. La harpiste Alexandra Bidi s'annonce comme un talent impressionnant. Étudiante en Master de mathématiques à Paris-Dauphine, elle est déjà première harpe solo à l'Orchestre de Paris ! Ceux qui pensent que la harpe ne brille que dans l'évanescence découvriront les possibilités quasi-percussives de l'instrument. En accompagnement dans Tzigane ou en solo dans une Danse de Manuel De Falla, Alexandra Bidi exalte tous les registres de l'instrument. On aime aussi beaucoup la force quasi-symphonique, inhabituelle donnée par Luis Gerardo Perez Magaña au bandonéon dans le troisième mouvement d'Aconcagua de Piazzolla, parfaite conclusion du concert. Le Duo Gray-Magamedova dans Chopin, en ouverture, et Julian Trevelyan et Mathis Cathignol dans les Souvenirs de Samuel Barber pour piano à 4 mains, donnés après les Trois caprices, ont été moins favorisés par leur position dans le programme, mais ils font preuve d'une adéquation avec le style du compositeur, romantisme aux notes perlées pour Chopin, couleurs franches et subtilement jazzies pour Barber. (JCLT)
Quatre garçons dans la tourmente
À deux pianos, huit mains et quarante doigts, le concert du lendemain s'annonce fort en décibels. Soutenus par la Fondation Banque populaire, les quatre pianistes, Gabriel Durliat, Jorge González Buajasán, Virgile Roche et Gaspard Thomas ont passé commande au compositeur Olivier Penard.
Musique pulsée, roborative, misant sur la puissance des impacts sonores et la dimension percussive des claviers, Sonate à quatre affirme son aspect monolithique dans un premier mouvement musclé où se ressent l'héritage des Prokofiev, Bartók et Stravinsky. Le mouvement central est en flottement, exerçant davantage la digitalité des pianistes. Se tisse alors un patchwork mélodique dans une syntaxe qui balance entre consonance et suspension tonale. Le dernier volet réactive l'énergie avec la reprise des blocs-accords dans un élan presque fugué. Penard fait tourner des patterns rythmico-mélodiques sur lesquels se déploient les figures de l'improvisation jazz, virtuosité et accords de couleurs en sus. Le stretto est fulgurant, toccata effrénée qui repousse sans cesse la chute finale, quand des cloches (Stravinsky demeure) sonnent in fine sous les doigts d'acier de nos quatre interprètes. On est impressionné par l'engagement et la synergie du geste des jeunes pianistes dans cette création d'une trentaine de minutes à laquelle ils donnent sa pleine envergure sonore. Célèbre entre toutes, la Marche hongroise de Berlioz (extraite de La Damnation de Faust) dans l'arrangement à deux pianos de Ange-Marie Auzende n'est pas moins galvanisante. Prise à bonne allure et d'une impeccable stabilité rythmique, la musique avance sans faillir, avec éloquence et brillance : un jeu d'enfant, semble-t-il, pour les pianistes très aguerris qui ont mis à leur programme Amériques, l'opus 1 de Varèse conçu originellement pour le très grand orchestre. La transcription pour deux pianos est celle du compositeur, nous dit l'un des pianistes, réalisée à partir de la version de 1922 et redécouverte il y a peu. Ni sirènes ni percussions dans cette partition « à l'os » qui met à nu le squelette rythmique et motivique, l'articulation des séquences et la cartographie des événements sonores où ressortent les couleurs et l'invention de textures rares et subtiles. La restitution soignée qu'en font les quatre interprètes captive l'écoute et la qualité de leur jeu fait merveille. Dans l'épure passent le souffle et l'énergie du son qui projettent haut et claire cette symphonie « d'un nouveau monde ».
Enthousiastes et soucieux d'enrichir leur répertoire à huit mains, les artistes donnent en bis une pièce d'Albert Lavignac (bien connu des musicologues pour ses ouvrages didactiques), un « galop marche » très festif, avec des déplacements d'une banquette à l'autre piano, qu'ils terminent joyeusement, tous assis au même clavier !
Pour remercier la pluie
Elle est tombée abondamment durant tout le concert de 15h. La pluie est « remerciée » à 17h, dans un programme 100% aquatique, de Georg Friedrich Haendel à Julian Lembke (présent dans les rangs du public) dont les trois « transitions » (aquatiques toujours) jalonnent le parcours du concert et lui donnent sa fluidité.
On s'embarque avec En Bateau de Debussy (extrait de sa Petite suite) et les deux pianistes de la soirée, Tom Carré assis à côté de Melvil Chapouteau, qui nous font respirer l'air du large. Chanté au violoncelle dans Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns, Le Cygne est entendu ensuite à la clarinette basse, interprété, et avec quelle sensualité, par Joë Christophe qui pratique la respiration continue.
La première « transition aquatique » se joue en trio (piano, violon et violoncelle des Parrhèsia), musique de la métamorphose où les échos floutés de la clarinette glissent imperceptiblement vers les textures du trio. Albert Roussel était marin autant que compositeur, dont on entend le mouvement lent du Trio : la page est dédiée à la mémoire d'un ami noyé, qui fait chanter les trois instruments sur le ton de l'élégie. Sous les doigts de Tom Carré, Une barque sur l'océan de Maurice Ravel (une des plus belles pages des Miroirs) est pur enchantement, « poème de la houle et de l'écume » dans lequel nous immerge le pianiste dont la souplesse et l'élégance du jeu virtuose nous comblent.
Fantasque, avec ses slaps en rebonds, la deuxième « transition » jouée à la clarinette (Joë Christophe) fait retomber l'énergie avant d'emprunter le lit du ruisseau et son dialogue tout intérieur avec le meunier.
Le Lied de Schubert, « Le meunier et le ruisseau » est à l'affiche (extrait de La Belle meunière), transcrit pour le piano et la clarinette qui est ici sollicitée dans son registre de chalumeau. Elle fait ensuite office de clarino (petite trompette baroque), directive et pétillante, dans Water Music de Haendel, un son de plein air que l'on a toujours plaisir à entendre.
Écrite pour le piano, la troisième « transition » se situe entre ciel et mer (plongée dans les souterrains) où la musique et son aura de résonance (usage de la troisième pédale) sombre dans l'extrême grave du clavier. La cathédrale engloutie, prélude pour piano du Premier livre de Debussy, file un peu vite sous les doigts de Melvil Chapoutot, minimisant un rien le remous des profondeurs et l'ampleur des résonances qui embrasent le clavier jusqu'à l'émergence du thème. Tom Carré le rejoint sur la banquette du piano pour la sixième et dernière Épigraphe antique du même Debussy, « Pour remercier la pluie au matin », musique vibratile qui entretient une certaine parenté avec Jardins sous la pluie et dont les deux pianistes ne font qu'une bouchée.
On termine la croisière en chanson avec Le port d'Amsterdam de Jacques Brel arrangé pour le trio Parrhèsia et La mer, non pas celle de Debussy mais de Charles Trenet, convoquant le quintette au complet. (MT)
Crédits photographiques : photos artistes 17 mai © Fondation Banque Populaire ; photos concert 18 mai © ResMusica