La tournée européenne du Quatuor Belcea, associé à l’altiste Tabea Zimmermann, faisait halte ce mardi soir au Studio 4 de Flagey pour un programme relativement rare associant Mozart et Brahms. Une rencontre alliant précision technique, rigueur conceptuelle et hédonisme sonore.
Au fil de ses venues bruxelloises quasi annuelles, le Quatuor Belcea nous habitue à une excellence constante ainsi qu’à des relectures fortement engagées des grandes pages du répertoire. Mais la découverte de l’effectif du jour nous surprend quelque peu : le violoncelliste Antoine Lederlin est, pour des raisons impérieuses et pour toute cette tournée européenne, remplacé par le Lyonnais Léonard Frey-Maibach, installé en Suisse, premier violoncelle solo de l’Orchestre de la Suisse Romande et régulièrement invité au même poste au Festival de Bayreuth. Ce jeune musicien déjà très aguerri s’acquitte de sa tâche avec un naturel confondant. Son intégration au quintette d’un soir impressionne par sa fluidité, tandis que son assise volontaire et son sens très sûr de la plastique sonore contribuent à une fascinante cohérence, malgré un nombre de répétitions que l’on imagine nécessairement limité.
L’unité des coups d’archet, la justesse du vibrato et l’exemplarité de l’écoute mutuelle témoignent, dans les deux œuvres, d’un engagement individuel constamment mis au service d’une intelligence collective. Cette entente idéale se manifeste notamment dans l’échange des rôles d’alto I et II entre Tabea Zimmermann — première dans Mozart, seconde dans Brahms — et Krzysztof Chorzelski, membre fondateur du quatuor – une complicité entre les Belcea et l’altiste allemande déjà éprouvée sur scène comme au disque, notamment dans leur remarquable enregistrement des deux sextuors de Brahms avec, également le concours de Jean-Guihen Queyras.
Pour ce concert en quintette, le choix se porte sur deux piliers du répertoire : le quatrième en sol mineur KV 516 de Mozart et le premier opus 88 de Brahms. Deux œuvres qui explorent chacune, selon des voies différentes, les conflits de l’intime, une angoisse sourde et une profonde amertume spirituelle, malgré l’optimisme de façade de leurs finals respectifs. Si certains ont parfois reproché aux Belcea, dans Mozart, des approches assez « musclées » — mais, à nos oreilles, réjouissantes par leur verdeur franche et leur poésie de l’instant — notamment du Quatuor « Hoffmeister » ou du Quintette en ut mineur KV 406 donné ici même avec Miguel da Silva, leur conception du KV 516 se révèle aujourd’hui plus intimiste, moins « dans la corde », plus éthérée aussi, privilégiant la chaleur intérieure et l’effusion sensorielle. Si le drame affleure sans complaisance au détour des accords rompus ou de la plainte hachée du menuetto, l’allegro initial, donné avec la reprise de l’exposition mais sans celle du développement-réexposition, instaure une suspension quasi irréelle. Déployé sans urgence théâtrale ostentatoire, porté par une pulsation subtilement infléchie et une agogique légèrement fluctuante, il traduit à merveille toute la sombre inquiétude et l’aura désabusée de cette page liminaire. L’Adagio ma non troppo, grâce aussi à l’usage intégral de la sourdine prescrit par Mozart, installe un climat feutré de drame intérieur, discret dans son immatérielle suspension. Cette tension se prolonge dans l’introduction du finale, étirée avec un dépouillement presque funèbre, magnifié par la sonorité finement ciselée du Guadagnini de Corina Belcea. La bascule vers l’Allegro final s’opère alors presque miraculeusement : une allégresse nerveuse et frémissante, légèrement feinte, presque théâtrale, d’essence shakespearienne, comme si l’insouciance retrouvée n’était qu’un masque poétique tendu au-dessus du vide et de la déréliction.
Si ce Mozart nous plonge dans les méandres de l’angoisse, le Quintette n°1 op. 88 de Johannes Brahms, assez rarement donné en concert de ce côté-ci du Rhin, déplace les enjeux vers une forme de plénitude crépusculaire. Le changement de répartition entre les deux altos engendre une texture différente, peut-être encore plus équilibrée, presque boisée dans ses rougeoiements et plus affable dans sa sereine Gemütlichkeit. Le premier mouvement avance avec un élan irrésistible et une puissance presque orchestrale dans sa densité. La souveraine cohésion des deux violons — avec une Suyeon Kang particulièrement inspirée au second pupitre — ne sacrifie jamais la transparence des lignes contrapuntiques. On y perçoit cette urgence proprement brahmsienne, cette lutte incessante entre l’exubérance vitale et une mélancolie profonde.
Le mouvement central, si amèrement introspectif, véritable fusion entre adagio et scherzo, constitue sans conteste le cœur battant de la soirée. L’alternance entre la langueur méditative des sections lentes — nourries d’une harmonie chromatique à la fois pimentée et chatoyante — et les surgissements fugaces d’un scherzo presque musard est conduite avec une rare intelligence stylistique et un remarquable sens du rebond. Léonard Frey-Maibach y déploie une ligne de violoncelle d’une noblesse absolue, offrant aux pupitres supérieurs une assise qui autorise toutes les audaces de phrasé. Le finale, compromis fascinant entre fugato et forme-sonate, est mené avec une fougue roborative constamment nourrie d’imagination coloriste. Tout au gré de ces trois mouvements, et là où d’autres ensembles pourraient se perdre dans les méandres d’une écriture polyphonique complexe, les interprètes préservent une lisibilité exemplaire et soulignent, au-delà du classicisme apparent des formes, la radicale modernité harmonique et discursive de Brahms. De bout en bout s’impose cette sensation de communion totale au service d’une partition partagée entre nostalgie consommée et fulgurance jubilatoire. Les Belcea prouvent ainsi, une fois encore, leur capacité à se réinventer, à délaisser certaines habitudes interprétatives pour épouser avec une humilité renouvelée l’architecture intime de ces deux chefs-d’œuvre.
Les interprètes offrent, un substantiel bis, d’une suspension presque irréelle : l’Adagio du Quintette n° 2 op. 111, toujours de Brahms, donné avec un spleen presque magyar et une extraordinaire liberté de ton au gré des ses diverses variations. Par sa densité, son équilibre et son exceptionnelle qualité d’écoute collective, voilà donc une prestation parmi les plus marquantes de cette fin de saison bruxelloise.