Après vingt-cinq ans d’absence, La Route de la Soie du chorégraphe Maurice Béjart reprend vie avec bonheur sur la scène du Théâtre de Beaulieu de Lausanne par le Béjart Ballet Lausanne.
Debout, le public du Théâtre de Beaulieu de Lausanne ovationne le Béjart Ballet Lausanne avec cette reprise de La Route de la soie, un ballet de Maurice Béjart créée en juin 1999 à l’Espace Odyssée Lausanne-Malley. On retrouve aujourd’hui le même enthousiasme dont les chroniques de l’époque s’étaient faites l’écho. C’est dire combien l’esprit du chorégraphe perdure dans le public. Et pourtant, ce ballet n’est pas aussi spectaculaire que ceux qui ont illuminés la carrière du chorégraphe marseillais. Dans cette aventure visuelle, ce qui d’emblée conquiert le public, reste indéniablement la qualité de ce spectacle. Indépendamment de l’argument du ballet qui se veut un voyage de Venise aux confins de la Chine à travers les musiques qu’on peut y rencontrer, le soin apporté à la réalisation poétique et technique de ce spectacle est admirable.
À l’époque de sa création, Maurice Béjart construisit son ballet en fonction des qualités humaines et techniques des danseurs dont il disposait. Comme une improvisation contrôlée, il inculquait des pas, des mouvements en fonction des capacités de chacun. Ainsi, de répétitions en répétitions, l’ensemble se construisait petit à petit pour qu’enfin le discours chorégraphique se mette en place. Ainsi, La Route de la Soie ne fut jamais écrit, jamais couché sur le papier. Au moment de sa reprise, Julien Favreau n’avait à sa disposition que les vidéos du spectacle de la création. Avec ce document et les souvenirs de sa propre participation au ballet original, il a reconstruit le spectacle. Au résultat de cette soirée, si on ne peut qu’être immensément admiratif du travail accompli du point de vue technique, on se doit de louer l’immense respect que Julien Favreau dédie à son maître lorsqu’il reproduit non seulement les mouvements, les pas, les séquences, les très beaux costumes (Anna De Giorgi, Gianni Versace) du ballet original mais, avec le matériel humain des danseurs de la troupe actuelle, mais aussi l’esprit « béjartien » qui habite tout ce spectacle.
Difficile d’imaginer le nombre de répétitions qu’il a fallu pour atteindre le degré de perfection qu’on découvre sur la scène de Beaulieu. De Béjart chaque pas, chaque mouvement est reproduit en même temps que réinventé avec des danseurs d’aujourd’hui, dotés d’une technique irréprochable, d’une présence et d’un charisme indéniable.
On retient le charme et la grâce de Mari Ohashi (La Soie) qui joue et jongle avec un long voile blanc dont elle s’entoure les bras, la jambe et s’en détache bientôt pour qu’il enveloppe son autre jambe avant qu’elle le lance au ciel dans une verticalité impressionnante du corps. Comment ne pas admirer Oscar Eduardo Chacón (Le Derviche) dans sa maîtrise totale du corps avançant à petits pas rapides sans qu’un seul frémissement ne secoue le haut de son buste avant qu’il n’entame un tournoiement de derviche dans une harmonie habitée ?
On est ému par l’entrée majestueuse des Trois Roses portant précautionneusement l’offrande d’un voile bleu au Poète sur une musique iranienne planante. On sourit à l’humour de cette danse en apparence déjantée sur des percussions indiennes de Adyar Lakshman et on s’épanche de bonheur au Chœur des Chérubins de Grigori Luvovski dont la musique se suffirait à elle-même si elle n’était sublimée par une chorégraphie lumineuse.
Si on ne suit pas toujours le déroulé de l’argument, ou qu’on manquerait d’un certain rythme entre les séquences d’un ballet de près de deux heures, tendant à nous dérouter de la continuité du spectacle, reste qu’on demeure époustouflé de ces mille et une manière de se déplacer, de se coucher et de se relever de ces merveilleux danseurs.