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« Netrebko and Friends » à la Philharmonie de Luxembourg

Dans un programme varié et éclectique, la grande diva conquiert sans difficulté le public de la Philharmonie. Une soirée riche en émotions et en complicité musicale.


Ambiance quelque peu électrique avant le concert. Présence de manifestants antirusses sur le parvis de la Philharmonie, demandes répétées de l’ambassade d’Ukraine au Grand-Duché d’annuler le concert, dispositif de sécurité renforcé à l’entrée de la salle. La fébrilité du public est encore accentuée par les quelques minutes de retard de la diva. Cette dernière, pourtant, embarque le public dès son premier morceau, l’air d’Adriana Lecouvreur au cours duquel l’héroïne, accompagnée du piano et d’un violon, déclare sa fidélité à son art et à son public. Démonstration de tout ce dont est capable : nuances et colorations vocales, variations dynamiques, forti retentissants et pianissimi impalpables, souffle infini, ligne immaculée, crescendi et diminuendi parfaitement contrôlés. Si le concert s’arrêtait là, on partirait avec une valise de souvenirs à chérir pour les décennies à venir. Mais le bonheur continue, pour se prolonger indéfiniment tout au long de la soirée. Les deux sous-parties russes contiennent ce qui convient le mieux à cette voix inclassable, aux graves énormes, aux aigus filés doux et subtils et aux suspensions vocales infinies. Les Rachmaninov et Rimski-Korsakov de la première partie lui siéent mieux que les Tchaïkovski de la seconde, où l’on attend une ligne de chant plus classique. Dans toutes ces pages les aigus hors du temps font merveille, notamment dans l’air extrait de Snegourotchka. On retrouvera ces notes planante plus tard dans l’hymne à la lune de Rusalka, le tchèque se faisant après l’italien, le russe, l’allemand et le français, la cinquième des langues abordées au cours du programme. Ceux qui pouvaient avoir des doutes sur les affinités de Netrebko avec le répertoire straussien en prendront vite pour leur grade. La voix de la soprano se coule avec le plus grand naturel dans les frémissements de « Ständchen », dans les alanguissements de « Morgen » ou dans les élans passionnés de « Cäcilie ». Si l’on pouvait avoir une petite réserve, ce serait pour le français quelque peu fabriqué des deux duos au programme, même si l’on ne peut que se féliciter d’entendre, dans le duo des fleurs, une Lakmé aux sonorités aussi opulentes. Consacré à près d’une douzaine de compositeurs, le programme est en fait moins hétéroclite qu’il n’y paraît. À l’air d’Adriana fait écho une autre page vériste, l’air de Nedda de Pagliacci, et les deux duos français en structurent eux aussi l’architecture. La soirée, avant les bis, se clôt sur un tube autrefois écrit pour Adelina Patti, « la » diva du XIXe siècle, la valse chantée Il Bacio d’Arditi tant chérie des grandes sopranos coloratures des dernières décennies.


Outre les extraordinaires qualités de chanteuse d’, on pourra évoquer l’art consommé avec lequel elle communique avec le public. Aux petits soins pour les spectateurs installés sur les gradins placés derrière elle ou sur les côtés, elle parvient pour les pages les plus intimistes à créer un espace clos, quitte à se lover dans un coin éloigné de l’immense espace scénique du Grand Auditorium de la Philharmonie. Inversement, pour les pages extraverties comme la « Sérénade » de Tchaïkovski, elle n’hésite pas à se mélanger au public en circulant joyeusement dans les travées de la salle. On notera enfin la réelle complicité musicale qui la lie aux trois partenaires présents sur scène, qu’elle met chaleureusement en avant au moment des applaudissements. Présent dans l’air d’entrée d’Adriana mais également dans le lied « Morgen » de et dans l’arrangement par de la Valse sentimentale opus 51:6 de Tchaïkovski, le jeune violoniste Kurt Mittelferner brille par la justesse de son jeu et par la beauté de ses phrasés. Sollicitée pour les deux duos français ainsi que pour celui de La Dame de pique, la mezzo fait valoir un instrument chaud et vibrant, parfaitement bien assorti à celui de Netrebko. Les deux consœurs affichent une belle complicité féminine, notamment lorsqu’elles font mine, lors de leurs duos, de s’affairer autour de leur pianiste… D’une impressionnante virtuosité, , ne fait qu’une bouchée des accompagnements des compositeurs les plus exigeants, et il se taille également un beau succès dans les pièces qu’il interprète comme soliste. C’est à lui que revient le premier bis de la soirée. En guise de deuxième bis, le duettino Suzanna / Cherubino du deuxième acte des Noces de Figaro, récitatifs y compris et pour un ultime bis en forme d’hymne à la musique et à l’amitié, un arrangement pour piano, violon et deux voix de la canzone d’ « Non ti scordar di me ». Superbe soirée saluée par un public enthousiaste, pour ne pas dire en délire, qui réserve à la star une ovation debout dès les dernières mesures du programme officiel.

Crédit photographique : (photo n°1) ; Anna Netrebko et (photo n°2) © Philharmonie Luxembourg / Inês Rebelo de Andrade

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