Conférences, séminaires, notes de programmes ou d’un catalogue d’exposition, poème… : ce petit ouvrage de moins de 300 pages coédité par Peter Szendy et Yann Goupil regroupe quelques écrits sur la musique, inédits pour certains, de Jean-Luc Nancy (1940-2021), philosophe féru d’opéra mais aimant également le rock et le jazz.
L’intention d’À la musique est, comme le fameux Lied de Schubert (D. 547), d’offrir un hymne libre à l’art musical, ou de suivre, comme l’écrit en introduction Yann Goupil (auteur d’une thèse sur Nancy), « une pensée sans résolution, qui va, laisse venir, s’adresse et se dédie à la musique. » De fait, les seize textes réunis n’ont pas la même teneur et peuvent se lire dans l’ordre que l’on souhaite, l’ensemble proposant plutôt une balade buissonnière au gré de différents questionnements du penseur. Nous serrerons le propos autour de trois axes : la phénoménologie de l’écoute, la philosophie politique et la dimension théâtrale de l’opéra. Disons d’emblée que Jean-Luc Nancy apparaît comme un homme éminemment sympathique, au langage clair et synthétique. Ne se payant pas de mots, n’adoptant pas de posture surplombante, il nous parle directement.
Une obsession au moins poursuit les quelques philosophes à s’être penchés sur la musique : dégager, éclairer, cerner la musique en la sortant de la logique langagière, elle qui pourtant se phrase, donc tâcher de nommer ce qui est spécifiquement musical dans son unité indivisible. Dans l’un des textes centraux du présent recueil, Du sens musical, Nancy cite L’Homme nu de Claude Lévi-Strauss, qui définit la musique comme « le langage moins le sens » et ajoute qu’elle « fait entendre ce qu’on ne peut pas dire d’elle ». Peut-être faut-il, pour mieux éclairer le propos, partir du concept de résonance, dont Rodolphe Burger, chanteur, guitariste et fondateur du groupe Kat Onoma, relève la fréquence dans les travaux du philosophe en introduction à leur entretien intitulé Variations sur la reprise. Invité par son ami de toujours à justifier le fait que la musique occupe peu de place dans l’histoire de la philosophie, Nancy fait un résumé aussi limpide que vertigineux de sa discipline avant d’en arriver aux constats que « le sujet est d’abord un corps qui résonne », que « la respiration est la première extériorité » et donc que « le sensible est la première intelligibilité ». Puis à la conclusion que « le musical serait l’intensification du sonore comme tel et la mise en œuvre de cette expérience fondamentale du dehors, en tant qu’expérience qui ouvre le dedans. »
Se penchant sur La Traviata, Quest’è l’immagine… questionne la dimension populaire de l’art dit « savant » et donc l’importance du sentiment exprimé, par opposition à la musique dite « pure » (de tout affect ?). Pour Nancy, la musique ne peut cesser de parler, c’est-à-dire de parler « cette langue du cœur, elle-même en désir et en souffrance de langue ». Ailleurs, dans la conférence intitulée La Scène mondiale du rock, Nancy se demande pourquoi, lui, philosophe, s’intéresse à ce genre, chose assez rare pour être remarquée. Puis, partant de l’observation que le rock est une culture à part entière, il insiste sur son rôle politique en posant qu’il « réactive quelque chose d’un rapport profond entre la musique et les mœurs », notamment dans « son affirmation du maintenant » et dans son « affirmation du sujet ». Aussi le rock a-t-il renouvelé notre écoute de « quelque chose de la musique qui n’est pas d’abord sa forme mais son énergie ».
Deux articles sont consacrés à deux opéras de Richard Strauss : Elektra : l’accomplissement et Ariane à Naxos : la fidèle infidélité. Tous les deux (tout comme Quest’è l’immagine…) ont été initialement publiés dans les programmes respectifs de l’Opéra national du Rhin (Nancy a enseigné au lycée Bartholdi de Colmar puis à l’université de Strasbourg). Dans le premier, il est surtout question de la dimension tragique de l’opéra : Agamemnon a été assassiné et sa fille Électre va, en un acte unique animé d’une tension insoutenable, abreuver sa soif de sang dans une « exaltation de la vie dans la mort ». Annonce, danse, sacrifice : voilà résumée l’action, qui est « l’accomplissement de l’acte rituel ». Ce qui fascine le philosophe, c’est le moment où Électre « va mourir de sa danse et de la musique qui entraîne ses pas forcenés et joyeux », moment de basculement « où le livret se donne ouvertement à la musique (point sans lequel, peut-être, il n’est pas de grand opéra) ». Du second, où il est question du cœur insaisissable d’Ariane, femme abandonnée se consolant dans les bras du jeune Bacchus, ainsi que du mélange de registres qu’engendre cette incompréhension, nous ne retiendrons que la dernière phrase : « La musique peut tout métamorphoser, tout in-fidéliser — n’étant elle-même rien qu’infinie transposition. »
Le meilleur conseil serait peut-être de lire en dernier la longue et méandreuse préface de Peter Szendy, Fugato, où il évoque son compagnonnage avec Jean-Luc Nancy et invite à lui emboîter le pas « en l’écoutant marcher ».