Par une fin d’après-midi caniculaire, le Festival ManiFeste a convié dans la salle 400 bien climatisée du Centquatre-Paris trois grands compositeurs vivants, une célèbre chanteuse de fado et trois phalanges instrumentales impeccables (Ulysses, Next et l’EIC) pour un concert célébrant l’existence dans ses manifestations les plus sensibles.
Ce programme de concert est une totale réussite, non seulement par la qualité des œuvres proposées, mais également par leur parenté, chacune étant à sa manière erratique, comme le Fado errático de Gervasoni, qui donne son nom au concert, c’est-à-dire changeante, balançant constamment entre la vie extérieure et la vie intérieure. À l’instar du très beau Vif-creux pour ensemble et électronique (2026) d’Anne Castex, courte pièce de huit minutes, que la compositrice qualifie d’« empreinte figée d’un mouvement », ce qu’exprime déjà l’oxymore du titre. Ce morceau est donc comme une photographie floue qui enregistre simultanément l’élan dans la stabilité et la persistance dans la transformation. De fait, l’écriture orchestrale, d’un raffinement extrême, se mêle heureusement à l’électronique, fixée ou en temps réel et spatialisée (Matéo Fayet, électronique Ircam, Sylvain Cadars, diffusion sonore Ircam). Celle-ci est parfois entendue seule, ainsi vers la fin, comme une immense respiration. Le temps compte énormément dans cette partition qui parle surtout de processus émotionnels et mentaux internes. Nous sommes loin ici de toute recherche de virtuosité, même si la plus grande attention est demandée aux interprètes de cette écriture sensationniste. Ce que déploient les musiciens de Next, d’Ulysses et de l’EIC, tous placés sous la direction de Pierre Bleuse.
Un quotidien beaucoup plus trépidant s’affirme dans le génial Gougalōn, scènes de théâtre de rue pour ensemble (2009) d’Unsuk Chin, celui, bariolé, des quartiers populaires que la musicienne a connu dans la Séoul de son enfance, notamment à travers les spectacles d’une troupe de théâtre et de danse, animation qu’elle a retrouvée en 2008 lors d’un voyage à Hong Kong et Guangzhou. Nous voici transportés, vingt minutes durant, dans une succession de scènes aux noms souvent pittoresques (par exemple Lamentation de la chanteuse chauve et La chasse pour la natte du charlatan), d’une inventivité extraordinaire, et où, ce qui n’est pas surprenant, les percussions jouent un rôle de premier plan. Les prodigieux virtuoses Boldizsár Kovács, de l’Ensemble Ulysses, et Morgan Laplace Mermoud, musicien supplémentaire de l’Ensemble intercontemporain, offrent un spectacle permanent et particulièrement réjouissant. Il faut dire que la diversité des percussions et des touchers ou des nuances est étonnante. L’écriture kaléidoscopique d’Unsuk Chin n’a rien de folklorique ; au contraire, elle engendre un tissu orchestral polyphonique très sophistiqué où priment structure et couleur et d’où la redite est exclue.
La composition de Fado errático, concert de chansons des fados d’Amália Rodrigues, s’est étendue sur presque dix ans, de 2007 à 2015. Stefano Gervasoni avait découvert le fado en France en 1993. D’où une première composition, Com que voz, concert de mélodies sur des sonnets de Luís Vaz de Camões et des fados d’Amália Rodrigues (2007-2008). La version actuelle de la pièce en est la… troisième, puisque le musicien a fait jouer Com que voz en 2008, puis de nouveau en 2010 mais après avoir changé l’ordre des pièces, afin de « sortir de l’alternance systématique entre les pièces de fado et les pièces contemporaines », selon ses propres termes, et enfin en 2015, déjà avec Cristina Branco, dans une ultime mouture où le fado a pris presque toute la place. Le charme opère dès la première seconde, quand, une fois que toutes les lumières se sont éteintes dans la salle et sur l’orchestre installé, s’entend un morphing de gouttes de pluie, une pluie idéale en quelque sorte, une pluie « littéraire » ou « cinématographique » qui ouvre grand le champ de l’imagination et de la sensibilité. Cette pluie reviendra à la fin d’une œuvre, cyclique donc et longue d’une heure environ, où priment la beauté du monde et des sentiments, la mémoire et l’une de ses filles : la mélancolie. Cette musique mêlant le contemporain et le populaire dans une démarche d’éclectisme rappelant celles de Béla Bartók, Luciano Berio et Mauricio Kagel, est une série de fados interprétés par la grande Cristina Branco, imperturbable, qui n’en fait jamais trop. Deux sources accompagnent ou perturbent ces chants traditionnels : d’une part, outre le morphing déjà évoqué, les sons enregistrés à Lisbonne et ceux transformés provenant du désert de Namibie (Malena Fouillou et François Longo, électronique Next) ; d’autre part, l’orchestre lui-même, tantôt fadiste, tantôt dissonant. De par leur variété, leur beauté et leur complémentarité, les timbres sont les couches de ce magnifique palimpseste sonore, puisque, aux côtés de la merveilleuse guitare portugaise (Luís Maria Hölzi), aux sonorités cristallines, interviennent le cymbalum, la harpe, les clarinettes, le basson, l’accordéon, le piano ou encore le célesta. Pierre Bleuse, tour à tour dramatique et enjoué (irrésistible quand il chaloupe sur le fado !), donne aux interprètes la belle énergie contenue dans tout un monde partagé entre passé et présent. Ainsi écrite, ainsi jouée, la musique contemporaine se montre sous son meilleur jour.
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