Pour son second CD consacré à Bach, la claveciniste Lillian Gordis déploie une grande liberté de jeu et d’intériorité et propose une judicieuse incursion au sein du deuxième livre du Clavier bien tempéré, des Suites anglaises et des Partitas.
Il est heureux de saluer ici quelques paramètres qui font la réussite d’un enregistrement. Tout d’abord le lieu de l’enregistrement qui se situe dans la Doopsgezinde kerk de Haarlem (Pays-Bas) et qui servit déjà pour des CD de Gustav Leonardt et Pierre Hantaï. Aline Blondiau, directrice artistique de l’album, également reconnue comme l’une des meilleurs techniciennes du son, capte avec grand naturel les subtilités de l’instrument dans une acoustique ambiante très favorablement enveloppante. Le clavecin construit à Barbaste en 1999 par Philippe Humeau s’inspire des instruments allemands de l’époque baroque et développe des sonorités à la fois équilibrées et colorées, nettes et idéales pour les polyphonies complexes de Bach.
Avec un tel environnement, l’artiste livre sa version de diverses partitions tant de fois enregistrées au clavecin. Le premier CD aborde la Suite anglaise n° 6 BWV 811. A partir des quatre danses immuables de la suite baroque (Allemande, Courante, Sarabande et Gigue), Bach rajoute un grand Prélude introductif de plus de dix minutes ainsi que quelques « galanteries », airs et autres gavottes. Le ton est plutôt méditatif et le geste musical ample repose sur une agogique solidement portée par l’interprète. Le discours est d’un tempo modéré avec un jeu bien au fond du clavier, ce qui fait sonner efficacement un instrument dont le son est par essence à durée limitée. Scott Ross disait qu’il fallait qu’il y ait toujours une corde qui devait vibrer quelque part !
En miroir avec la Suite introductive du premier CD, le second se termine avec la Partita n° 6 BWV 830 dans un lien de parenté musical curieusement étonnant, pas seulement lié au chiffre 6. On sent dans ces deux œuvres une grande plénitude, un Bach apaisé arrivant au bout d’un ensemble de six œuvres. Le choix de l’artiste est ainsi très judicieux d’autant que son discours présente également des libertés dans le « tactus » (battue). Ces deux piliers musicaux encadrent six Préludes et fugues du deuxième livre du Clavier bien tempéré. Lillian Gordis utilise à loisir la symbolique du chiffre 6 tel que Bach la pratiquait. Le choix du deuxième livre est en harmonie avec le climat des Suites, offrant un triptyque à chacune d’elle. Le jeu de la claveciniste est tout aussi inspiré et les Fugues offrent un cheminement remarquable, chacune racontant son histoire, unique.
Cet album représente une étape de marque pour Lillian Gordis très attachée à la musique de Bach, heureuse de livrer ses idées et ses propres découvertes. A la suite de ses maîtres Bertrand Cuiller et Skip Sempé, elle honore grandement cet instrument qu’est le clavecin, toujours aussi magique dans ce répertoire.