Événement incontournable marquant le coup d’envoi des festivals d’été en Wallonie et à Bruxelles depuis quinze ans, Musiq’3 à Flagey a une fois encore déployé sa programmation aventureuse. En écho au thème des « voyages » cher aux Festivals de Wallonie, ces quatre journées ont offert une mosaïque de répertoires.
L’audace du dialogue : Because par Reginald Mobley et Baptiste Trotignon
La rencontre entre le contre-ténor Reginald Mobley et le pianiste Baptiste Trotignon tient de l’évidence autant que du miracle. Si le premier, contre-ténor d’une autorité souveraine, mène une carrière florissante aux quatre coins du globe, portée par une reconnaissance internationale aux côtés de chefs aussi exigeants que John Eliot Gardiner ou Masaaki Suzuki, il ne sacrifie jamais sa singularité sur l’autel de la virtuosité baroque. Issu d’une famille de confession adventiste, Mobley porte en lui la mémoire vive des Negro Spirituals qui ont marqué ses années d’apprentissage, et dont il revendique avec force les fondements — non seulement dans le jazz, le blues ou le rock, mais aussi dans l’écriture de ces compositeurs européens, tel Dvořák, qui, en terre américaine, surent en capter les accents.
Face à lui, Baptiste Trotignon n’est plus à présenter. Pianiste à l’imagination débridée, il apporte ici son jeu nerveux et poétique, transformant chaque respiration entre deux interventions de son partenaire en un terrain d’exploration, à l’image de son surprenant Why?. Ensemble, ils prolongent en public l’aventure entamée il y a quatre ans avec leur disque Because (titre d’une mélodie de Florence Price d’ailleurs ré-interprétée ce soir) paru chez Alpha, en offrant une lecture transversale et profondément humaine, à la fois forte et fragile, de divers répertoires ailleurs trop souvent cloisonnés.
Le programme, donné dans le grand studio 4, conçu comme un véritable voyage, navigue avec une grâce infinie. On y redécouvre outre les mélodies de Florence Price, déjà évoquées et délicatement revisitées, voire jazzifiés avec une intelligence rare, ces Negro Spirituals— citons parmi les plus célèbres Sometimes I Feel Like a Motherless Child, Steal Away, ou Nobody Knows de Trouble I’ve Seen. Entre ces pages vocales, Trotignon s’autorise des respirations instrumentales saisissantes, qu’il s’agisse de sa brève improvisation Why ou d’une relecture habitée de Georgia on My Mind, ce standard composé par Hoagy Carmichael et Stuart Gorell en 1930 et immortalisé par Ray Charles trente ans plus tard.
Mais au-delà de la prouesse technique, ce concert est avant tout la rencontre de deux humanistes. La voix de Reginald Mobley, chaude et lumineuse, trouve en la liberté pianistique de Baptiste Trotignon un miroir idéal. Une joute artistique où l’improvisation et la tradition se répondent avec une telle fluidité que les frontières entre les genres s’effacent pour laisser place à la seule émotion, pure, nue, vibrante. Malheureusement, au vu des programmations « tuilées » du festival entre les divers locaux de Flagey, nous avons dû écourter notre présence pour pouvoir assister au concert suivant
L’Ensemble Satellite à la découverte les confins inexplorés
Lauréat du concours « Génération classique 2025 » organisé par la Fédération des Festivals de Wallonie, l’Ensemble Satellite s’impose comme l’une des révélations chambristes belges de cette saison. Ce prix lui permettra de prester au sein des divers festivals de la fédération, mais aussi d’être invité en ce mois de juillet en France, notamment pour quatre concert par le festival « Musique en Poitou ». Si la formation est à géométrie variable – pouvant se muer en quatuor à claver ou à cordes – le cœur battant en demeure un trio à cordes composé de Lia Manchon Martinez (violon), Coline Meulemans (alto) et Marc Martin Nougueroles (violoncelle). Formés entre Barcelone, Madrid et Bruxelles, ces trois musiciens ont fait de la redécouverte de répertoires rares — en particulier ceux des compositrices injustement délaissées — leur signature. Une programmation audacieuse qui trouve, dans l’intimité du Studio 1 de Flagey, un écrin idéal.
Le concert s’ouvre sur l’Aria des Variations Goldberg de Bach, dans l’arrangement pour trio de Dmitry Sitkovetsky. Le parti pris d’une lecture senza vibrato, quasi ascétique, confert à l’ensemble une sonorité proche d’un consort de violes, au risque d’une fragilité d’intonation assumée. Cette épure sert de prélude idéal à une curiosité absolue : le Trio à cordes, écrit dans la même tonalité de sol majeur, écrit en 1935, de Sofie Rohnstock. Compositrice viennoise formée à Leipzig auprès de Max Reger et Carl Reinecke, et dont l’œuvre fut quasi intégralement anéantie par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale et l’incendie de son appartement viennois, Rohnstock nous livre ici une pièce attachante et exigeante, composée pour un concours berlinois dont elle fut lauréate. Entre constructivisme contrapuntique hérité de ses maîtres germains et errance harmonique plus viennoise, on songe plus d’une fois au quatuor de jeunesse (1905) d’Anton Webern par la science de la dissonance, le sens de la concision motivique et l’agencement kaléidoscopique de courts motifs récurrents. Si l’œuvre mérite d’être davantage fréquentée, on pourrait ce soir toutefois souhaiter, de la part de l’ensemble, un tranchant plus affirmé et une implication plus homogène de la part de la violoniste Lia Manchon Martinez face à l’assise ferme de ses partenaires.
La seconde partie de ce concert d’une petite heure nous transporte vers des horizons plus lumineux. L’œuvre de Magdeleine Boucherit Le Faure est déjà portée, dans sa redécouverte, par le projet La Boîte à Pépites et mérite assurément ce coup de projecteur. Contemporaine d’un Ravel ou d’un Roussel, elle s’inscrit avec une originalité rafraîchissante dans le paysage musical français de l’entre-deux-guerres. Le trio Satellite capture toute l’essence nomade de ses Impressions, avec cette alternance de poésie contemplative à la vue de paysages alpestres ou pyrénéens (au gré des trois premiers volets, Lugano : Sur l’eau, un soir / Puycerda : Sous les balcons /Au Semnoz : Un chant dans la brume) et d’incisivité toute ludique au gré du pétillant final, truffé de citations de rondes et comptines (Talloires : Sous les Châtaigners, des enfants jouent) : les trois musiciens y font alors preuve d’un humour corrosif et communicatif, et soulignent avec brio ce basculement soudain d’une écriture rigoureuse vers une babil plus libre et évocateur d’une enfance heureuse et retrouvée.
Enfin, la création de Se retrouver en Kabylie, pièce du compositeur Cédric Havard, lui-même lauréat Génération classique 2025 pour la composition, se veut hommage indirect au voyage qu’effectua Bartók en Algérie du Nord avant la Grande Guerre. Cette partition atmosphérique, gorgée de couleurs et de lumières, s’inscrit dans la lignée de certains des 44 Duos pour deux violons du maître hongrois ou même de son deuxième quatuor opus 17 de peu postérieur au voyage que nous évoquions. Pour le jeune compositeur qui a séjourné au Maghreb, et dont le parcours de compositeur entre tradition et modernité témoigne d’une reconversion admirable après une carrière d’ingénieur civil, cette œuvre est une invitation au voyage réussie, une partition adroite, sensible, solaire et chatoyante. L’Ensemble Satellite montre, avec cette création mondiale, qu’il possède cette rare faculté de faire dialoguer le passé le plus malheureusement occulté avec la musique d’aujourd’hui la plus réjouissante.
Le concert de clôture du Brussels Philharmonic : les Etats-Unis du métissage culturel
Le traditionnel concert de clôture, confié au Brussels Philharmonic et placé, cette année, pour la première fois, sous la baguette flamboyante de Joana Carneiro, constitue le point d’orgue de cette édition. À l’heure où les États-Unis sont trop souvent dépeints à travers le prisme du repli identitaire, ce programme rappelle que le pays fut, et demeure, une terre de métissage et d’accueil. Un choix idéal pour une cheffe dont la carrière, partagée entre le Portugal — où elle siège désormais au Conseil d’État — et les U.S.A semble elle-même incarner cette passerelle entre les cultures.
Les Chichester Psalms (1965) de Leonard Bernstein, rarement donnés en nos contrées, œuvre jubilatoire s’il en est, par leur optimisme confiant et leur foi indéfectible en un dieu bienfaiteur, ouvrent cet ultime rendez-vous. Le Vlaams Radio Koor y a fait preuve d’une vaillance exceptionnelle, se jouant avec une souveraine aisance des chausse-trappes rythmiques et harmoniques de la partition et maniant la langue hébraïque avec une agilité déconcertante. Particulièrement admirable et tendre se révèle la complicité presque maternelle entre la cheffe et le soliste du chant, le jeune soprano garçon Mathieu Eeckhout, dont la voix, d’une délicatesse cristalline, se révèle idéale pour les soli inspirés par le psaume 23 – une mélodie imparable probablement issue d’esquisses non retenues pour West Side Story, au vu d’une certaine similarité d’inspiration mélodique. La gestion des ultimes pianissimi « perdendosi » du final – sur le psaume 133 conclusif – touche au sublime, ultime moment de recueillement suspendu, message de paix d’Espérance en la réconciliation universelle que sous-entend le texte biblique.
Le chœur confirme, a capella, son exceptionnelle homogénéité dans Sainte-Chapelle d’Eric Whitacre. Conçue pour les quarante ans des Tallis Scholars, cette œuvre sur le texte de Charles Anthony Silvestri narre la visite d’une jeune dévote dans l’écrin gothique parisien, où elle a la vision d’anges s’animant sur les vitraux et chantant la Sainteté du Seigneur : un texte latin faussement naïf, magnifié par une riche polyphonie modale et néo-consonante pensée de cinq à huit voix. Si l’effectif choral, ici plus étoffé que la formation des destinataires originaux, confère une ampleur presque symphonique à la pièce, la ductilité de la direction sait en préserver l’immatérialité confite des atmosphères.
En guise de feu d’artifice final, An American in Paris, le poème symphonique de George Gershwin met un terme au voyage et au festival. Joana Carneiro y impose une lecture fiévreuse, trépidante, presque électrique, tout en conservant une impeccable rigueur analytique : est mis en relief, avec une intelligence rare, tout le travail motivique sous-tendant cette partition a priori foisonnante mais savamment construite. Débordante d’un enthousiasme communicatif, la cheffe portugaise transfigure cette fresque urbaine en un fête sonore exubérante et quasi hymnique en sa coda. Le Brussels Philharmonic s’y montre particulièrement rutilant – avec une petite harmonie mordorée renforcée par quatre splendides saxophonistes, et des cuivres assez exemplaires – en particulier la trompette de Floris Onstwedder d’un swing et d’un chic assez irrésistible dans son grand solo aux deux-tiers de l’ouvrage. Voilà donc une belle apothéose pour ce court mais oh combien sympathique festival, malheureusement marqué cette année par une moindre fréquentation, probablement liée à des conditions météorologiques assez exceptionnelles.