« Un élan de vie et de consolation », confie l’accordéoniste Fanny Vicens au sujet de ces pages de Mozart et Haydn qui ont accompagné son enfance et qui lui reviennent en mémoire à des instants aussi sombres que lumineux de son propre vécu. L’impact émotionnel est intense avec les pièces parfois très étonnantes qu’elle a choisies et auxquelles les sonorités de l’accordéon confèrent leur propre connotation affective.
Si les dates des huit pièces pour clavier de Mozart ne sont pas précisées, les numéros du catalogue Köchel (entre 303 et 615) nous orientent vers la maturité du compositeur au sein d’une « playlist » balisée par trois Rondos.
Le bonheur est sans mélange dans le premier en ré majeur (K.485) avec ses zones d’ombre vite balayées par les retours du refrain joué avec une égale fraicheur et une vitalité qui galvanise. Des qualités que l’on retrouve dans le Rondo en fa majeur (K.494), plus sophistiqué dans son écriture, plus inattendu également, avec son grand couplet en mineur et ses contrastes de registres, Fanny Vicens soignant la rondeur des graves sur son instrument. Le troisième (K.511), noté Andante, est une vraie surprise, sorte de sicilienne au rythme languissant d’une grande instabilité tonale, usant de glissades chromatiques et d’harmonies recherchées qui transgressent l’esprit du Rondo. Chaque retour du refrain amène son lot de variations et ses lignes de contrepoint savant toujours finement ciselées sous les doigts de l’accordéoniste.
Dans la Sonate en do majeur K.330, ce sont les contrastes qui saisissent entre la franche gaîté des deux mouvements extrêmes joués avec un soin de l’articulation qui nous comble et la noirceur du désespoir où nous conduit l’Andante cantabile. Son passage en mineur au cœur du mouvement laisse apprécier le legato de l’interprète et la couleur dont elle enchante l’une des pages les plus émouvantes du disque. L’homogénéité du timbre, le contrôle très fin des dynamiques et l’expressivité du discours opèrent également dans l’Adagio en si mineur K.540. L’Andante en fa majeur K.616 qui referme le CD, est originellement conçu pour un orgue mécanique, une pièce où l’écriture semble jaillir sous le feu de l’improvisation.
Les trois Sonates pour clavier – soit le clavecin ou le clavicorde qu’appréciait le Viennois – de Joseph Haydn (CD2) qu’a sélectionnées Fanny Vicens sont des pièces de maturité (Hob.XVI, n°32, 44 et 46) dont le compositeur agence librement les différentes parties. La touche est légère, la phrase respire et les plans sonores sont parfaitement équilibrés dans l’Allegro moderato de la première sonate. Le soufflet, à l’instar de l’archet, souple et tout en nuances, modèle le son. L’élan rythmique est souverain et les fins de phrases toujours très soignées. Haydn renonce au mouvement lent au profit d’un Menuet plutôt concis, modéré « assai », et en majeur, minorisant une partie centrale plus agitée, à l’énergie cinétique. Le final claironnant est construit sur six notes qui suffisent à l’élaboration du discours et dont Haydn fait son miel. La Sonate qui suit accorde au contraire une place de choix à l’Adagio central, jouant là encore sur un matériau très économe (un arpège ascendant et une cellule ornementale) pour conduire le discours durant une quinzaine de minutes : une cavatine (anticipant celle du Quatuor à cordes n°13 de Beethoven) dont Fanny Vicens restitue à merveille le caractère introspectif. On sort des souterrains pour retrouver la lumière avec le Finale, enlevé et extrêmement court.
En deux parties, la troisième Sonate fait l’économie du mouvement central et laisse apprécier sous les doigts de l’interprète (qui est également pianiste) l’art d’articuler le discours et la fonction essentielle du silence chez le Viennois. L’Adagio en fa majeur qui la précède (Hob.XVII :9) évoque l’aria da capo tant son profil appelle la vocalité, laissant se déployer avec élégance la ligne mélodique et ses circonvolutions ornementales.
Forme favorite du Viennois, les Variations en fa mineur (Hob.XVII :6) sont composées en 1793, entre les deux voyages à Londres de Haydn. C’est l’une de ses pièces pour clavier les plus abouties, exploitant un long Andante en deux parties reprises, l’une mineure et de style pointé, l’autre majeure plus enlevée. Ainsi l’œuvre obéit-elle au principe de la double variation tout en clair-obscur, le discours creusant l’expression et étirant les registres, du grave à l’aigu, jusqu’à une coda aux accents presque tragiques qui ne ramèneront pas la partie majeure. Usant de toutes les potentialités de son instrument, l’accordéoniste y déploie un panel de couleurs étonnantes et l’intensité d’un plein-jeu inédit jusqu’alors.