En quatre soirées, la 23e édition du festival des Musicales en Coteaux de Gimone, dédié à la musique de chambre, avait pour thème Folies et vertus. Depuis plusieurs années, le quatuor tchèque Pražák pose ses valises en sud Astarac début juillet et cette année encore, ils ont régalé le public de leur expertise dans le répertoire.
En ouverture, les Pražák retrouvent le pianiste François Dumont, également directeur artistique du festival, avec lequel ils jouent régulièrement, pour deux œuvres emblématiques du romantisme d’Europe centrale.
Rythmes tsiganes
Bien que l’ouvrage ait été créé en 1861 à Hambourg, avec Clara Schumann au piano, c’est muni d’une recommandation de Robert Schumann, que Johannes Brahms est arrivé à Vienne à l’âge de 29 ans, avec ce Quatuor avec piano en sol mineur, qui fut publié en 1863. Il remporta immédiatement un grand succès, surtout grâce à son célèbre rondo final Alla zingarese. Brahms en fit une transcription pour piano à quatre mains en 1872, puis Arnold Schoenberg l’orchestra en 1938. On surnomma même cette orchestration la « cinquième symphonie de Brahms ». Ce quatuor combine un vocabulaire romantique avec une maîtrise de l’architecture équilibrée, presque symphonique. Le premier mouvement Allegro, spacieux et sombre précède un Intermezzo, qui est l’un des premiers exemples de Scherzo doux, que Brahms affectionnera par la suite. L’Andante con moto commence comme un Lied pour se muer en quasi marche militaire. Le vigoureux Rondo finale alla zingarese, dans la tradition des finale « tsiganes » initiée par Haydn, introduit une longue histoire d’amour de Brahms avec ces rythmes hongrois populaires et exotiques. Le trio de cordes respire à l’unisson, quand le piano assure les liaisons pour animer l’ensemble avec vivacité.
Après la tonalité plutôt sombre du quatuor de Brahms, le Quintette avec piano en la majeur. op 81 d’Anton Dvorák, très populaire dans la musique de chambre du compositeur et parmi toute la musique romantique, égaye l’atmosphère. Cet opus de la maturité fut composé en sept semaines en 1887.
L’invention de Dvorák exprime une richesse et une subtilité d’écriture dès les premières mesures où la cohérence formelle s’associe à une inspiration mélodique naturelle et des rythmes captivants. Un esprit lyrique et enjoué parcourt toute l’œuvre, où Dvorák fait appel à des thèmes folkloriques, dont la Dumka de l’Andante, inspirée d’une ballade ukrainienne. La mention « furiant » du scherzo évoque une danse tchèque, tandis que la polka allègre du finale amène une coda parmi les plus brillantes de l’œuvre de Dvorák. Cette musique coule naturellement dans les veines des Pražák. En grand chambriste, François Dumont est à son affaire, engagé et brillant dans cette œuvre magistrale. Le quatuor et le pianiste s’y entendent à merveille.
Mozart ou la musique et le drame
Changement d’atmosphère le lendemain où les mêmes se retrouvent avec le contrebassiste Frédéric Alcaraz dans la petite église de Sémézies-Cachan, pour une soirée dédiée à Mozart.
François Dumont introduit le concert avec la Sonate N° 8 en la mineur K 310. Composée à Paris à l’été 1778, cette sonate est l’une des plus sombres du cycle mozartien et la première des deux seules composées en tonalité mineure. Les circonstances sont tragiques, puisque la mère de Mozart, qui l’accompagnait dans ce second voyage à Paris, vient de mourir et les lettres de son père le lui reprochent. L’œuvre possède une puissance dramatique accentuée dans le Presto final empli de rythmes fiévreux et de clameurs aigües. François Dumont développe un jeu puissant et volontaire. Il raconte une histoire, avec des tempi sensiblement plus rapides que lors de son bel enregistrement de l’intégrale des sonates en 2008.
La tonalité en mineur demeure avec le Quatuor à cordes n° 15 K 421 (deuxième des six quatuors dédiés à Haydn), que les Pražák proposent ensuite. L’Allegro moderato initial diffuse une inquiétude sourde, malgré une écriture légère, courante chez Mozart. C’est un climat de fièvre et de résignation, laissant pourtant apparaître des sourires forcés. L’Andante présente un apaisement relatif jusqu’à l’épisode central d’une grande tristesse, tandis que l’élégant Menuet, d’une difficulté redoutable, danse en masquant drame et souffrances. Malgré son charme apparent, l’Allegretto ma non troppo final appelle une sorte de convalescence après le découragement tragique. On y entend un hommage à Haydn, une écriture ressemblant aux derniers quatuors de Beethoven, ainsi qu’un caractère intimiste, qui anticipe Schubert. Le quatuor joue selon une osmose et une écoute totales. C’était la dernière fois que l’on entendait les Pražák dans cette configuration car quelques jours plus tard, l’altiste Josef Klusoň, cofondateur du quatuor en 1972 avec le violoniste Václav Remeš et le violoncelliste Josef Pražák, a pris sa retraite à l’issue d’un ultime concert à Uzès.
Enfin, François Dumont rejoint le quatuor pour le Concerto pour piano n° 12 en la majeur K. 414, dans sa version chambriste, avec la profondeur idoine d’une contrebasse. Composé dans l’hiver 1782-1784, Mozart le qualifiait comme « un juste milieu entre le trop difficile et le trop facile ». Dans l’Andante, on peut reconnaître une citation d’un thème de l’ouverture de La calamita de’cuori de Johann-Christian Bach, qui fut son professeur et ami, malgré la différence d’âge, à Londres en 1764. Le « Bach » de Londres venait de mourir et Mozart lui rendit hommage par cette citation. Avec les Pražák, très à l’écoute, François Dumont en donne une interprétation vive et brillante. Le dialogue avec les cordes dans l’Allegro initial est interrompu par une superbe cadence de Mozart, tandis que nous gardons longtemps en tête le thème du Rondo Allegretto final, qui recèle lui aussi une cadence virtuose.
Un soir à l’opéra romantique
Le lendemain, le festival propose un récital lyrique au programme copieux dans l’ancienne abbatiale Sainte-Marie de l’Assomption (XIVe siècle) à Simorre. Tantôt en solo, tantôt en duo, la soprano Helen Kearns et le ténor Jesùs Álvarez, accompagnés au piano par François Dumont, parcourent des grandes pages de l’opéra romantique. Nous connaissions Helen Kearn comme excellente mélodiste et Liedersängerin, mais les habitués du festival découvrent sa voix lyrique d’une belle clarté, précise et dotée d’une impressionnante puissance de projection, qui se joue avec facilité des airs les plus virtuoses.
Puccini domine la première partie et Helen Kearns commence par un touchant Signore Ascolta de Turandot, avant d’entonner le poignant O mio babbino caro de Lauretta dans Gianni Schicchi, tandis que Jesùs Álvarez la soutient par Avete Torto du même ouvrage. Entretemps, le ténor incarne la lâcheté de Pinkerton dans Adio fiorito asil de Madama Butterfly. On ne peut évoquer Puccini sans La Bohème avec le délicat et sincère Mi Chiamano Mimi, suivi du duo O soave fanciulla où Rodolfo et Mimi tombent amoureux. Jesùs Álvarez chante encore le tragique Pourquoi me réveiller du Werther de Massenet selon un doux pianissimo, puis Helen Kearns clôt la première partie par un éblouissant Je Veux vivre du Roméo et Juliette de Gounod. D’une belle expressivité et selon une présence scénique affirmée, Jesùs Álvarez développe un timbre puissant et caractérisé.
Verdi domine largement la seconde partie. Dans Ah la paterna mano, tiré de Macbeth, Jesùs Álvarez y est criant de vérité. Helen Kearns démontre une impressionnante ampleur vocale avec de belles nuances dans l’air de Gilda, qu’elle incarne au mieux, Caro nome che il mio cor dans Rigoletto. Jesùs Álvarez lui répond avec le célèbre et cynique La donna è mobile avant de se retrouver dans le duo T’amo ripetelo du premier acte, où le duc de Mantoue séduit Gilda. Bien qu’il s’agisse d’un récital, les deux chanteurs jouent leurs personnages ce façon aussi vivante que s’ils étaient mis en scène.
Dans le sommet romantique Lucia di Lammermoor de Donizzeti, avec Regnava nel silenzio, l’héroïne dit avoir vu émerger de l’eau le fantôme d’une jeune femme légendaire poignardée par son amant. Romantique, l’air de Canio Vesti la gubbia, qui clôt le premier acte de Pagliaccio de Léoncalvo, ne l’est pas moins. Enfin, deux duos festifs de la Traviata de Verdi terminent brillamment ce récital copieux : Parigi o cara, puis le célèbre Brindisi, cet hymne universel à l’amour et à la joie de vivre.
Plus habitué à être soliste, François Dumont s’avère un accompagnateur aussi discret qu’efficace. Il ponctue le récital de deux pièces rares, la Danse des sylphes, que Liszt a transcrite de la Damnation de Faust de Berlioz et des variations de Chopin sur la Marche des Puritains de Bellini.
L’Italie baroque à l’abbaye
Le festival s’achève le dimanche chez les moniales de l’abbaye Sainte-Marie de Boulaur. Au programme, de la musique instrumentale baroque italienne, par l’ensemble Les Accents, autour du violoniste Thibault Noally. Cet ensemble, fondé au festival de Beaune en 2014, a su se faire une place dans le monde baroque, en s’intéressant à la recréation d’œuvres méconnues ou oubliées. En formation à quatre : deux violons, un violoncelle et un clavecin, ils visitent le vaste répertoire italien de la sonate pour violon et continuo, entre la seconde moitié du XVIIe siècle et la première du XVIIIe.
Si l’on connaît bien les œuvres du prolixe Caldara, évidemment celles de Vivaldi, un peu moins celles d’Albinoni, les compositions de Francesco Antonio Bonporti ou Evaristo Felica Dall’abaco sont beaucoup plus confidentielles. Pour violon solo ou à deux violons ces sonates « da camera » contribuent au rayonnement de l’écriture violonistique virtuose italienne de l’époque baroque, dans lesquelles on retrouve l’influence de Corelli.
Outre les œuvres de Vivaldi, qui avaient conquis l’Europe, ces pièces étaient largement diffusées au gré des pérégrinations des musiciens. Comme JS Bach avait recopié quatre des Invenzioni op. 10 de Bonporti, elles lui furent longtemps attribuées.
Le mouvement lent introductif de la Sonate en si bémol majeur RV 759 de Vivaldi ressemble à un aria de Hændel. Mais la célèbre Sonate en ré mineur 0p. 1 n°12 « La Follia », qui conclut le concert, est un véritable feu d’artifice avec ses variations virtuoses sur ce thème célébrissime issu d’une danse portugaise du XVe siècle. Multipliant les arabesques et autres traits violonistiques parfois audacieux, les musiciens font assaut de virtuosité dans une musique des plus réjouissantes.