Trois concertos, trois styles, un instrument, la trompette, et toujours le jazz en toile de fond : Clément Saunier et la Sinfonia Varsovia dirigée par Wilson Hermanto font découvrir ou redécouvrir le Nobody knows de Bernd Alois Zimmermann, Jet Stream de Péter Eötvös et Aerial de Heinz Karl « Nali » Gruber. Quand le contemporain groove !
Ce qui frappe d’emblée, dans Nobody knows de trouble I see – Concerto pour trompette en ut et orchestre (1954) de Bernd Alois Zimmermann (1918-1970), c’est l’atmosphère mystérieuse qui plane aux premières mesures. Pas à pas, lentement, dans des forte-pianissimo et en arrière-fond, retentissent en premier la note médium de la harpe comme une question tenue par les altos et à laquelle répond presque immédiatement l’accord grave du piano soutenue par la frappe régulière de la timbale, puis le glissando du trombone jazzy (bouché) faisant entendre une première tierce mineure ascendante (laquelle sera reprise deux fois en écho et plus haut), suivi du renfort des violons et du cor, enfin la trompette solo étirant une première note qui tombe une sixte plus bas, reproduisant ainsi l’intervalle inaugurant le negro spiritual auquel l’œuvre doit son titre. Une tension déjà extrême et en même temps très intérieure, intime, qui va littéralement crescendo avec la même trompette semblant chercher ses notes avec entêtement dans ce qui paraît une longue improvisation. Cette trompette inquiète évoque moins celle de Louis Armstrong jouant le même thème religieux que celle de The Answered Question (1908) de Charles Ives. Car Zimmerman, compositeur croyant, comme l’Américain, et qui comme lui marie des éléments variés dans une esthétique hybride, est d’abord un classique qui emprunte au jazz son idiome. Les quelque quinze minutes du mouvement unique tournent en volutes autour du thème, lequel est esquissé par un saxophone alto puis exposé en entier à la trompette ; une technique de cantus firmus donc, qui a pour effet l’affranchissement d’une perception linéaire du temps au profit d’une impression de cycle. C’est aussi la traduction en musique d’un aller-retour entre dimension métaphysique et drame personnel. En digne héritier de Reinhold Friedrich et d’Håkan Hardenberger, Clément Saunier défend avec brio cette partition virtuose sans afféterie. La Sinfonia Varsovia et Wilson Hermanto à la baguette restituent parfaitement cet univers singulier.
Plus virtuose et plus expressif encore est pour le soliste Jet Stream pour trompette solo et orchestre (2002, révisé en 2016) de Péter Eötvös (1944-2024), qui emprunte son titre au courant d’air atmosphérique à la fois rapide et à la trajectoire méandreuse. Et, en effet, ça secoue ! Car, même si le jazz, au dire du compositeur, innerve ce morceau lui aussi en un seul mouvement, il se sépare nettement du Nobody knows de Zimmermann par son esthétique criarde sans coloration psychologique, sa théâtralité convulsive entretenue par une mise en espace du son, et son caractère volontiers bruitiste (traduction des parasites de la station de radio passant du jazz sur ondes courtes que le jeune Péter écoutait en secret dans la Hongrie communiste). Ainsi du dispositif scénique : trois trompettes, à gauche, à l’arrière et à droite de la trompette vedette placée au centre, lui répondent et l’amplifient. Reste l’improvisation, Clément Saunier étant l’auteur-improvisateur de trois des quatre cadences du concerto.
Retour à un climat d’incertitude et, à la fois, tour à tour planant et dansant avec Aerial – Concerto pour trompette et orchestre (1999) de Heinz Karl « Nali » Gruber (1943), ouvrage mettant bien en valeur l’orchestre en tant que masse. Deux mouvements, le premier évoquant l’aurore boréale d’un panorama onirique, le second la Terre vue depuis l’espace après la fin du monde : ce sont les deux interprétations données par Gruber pour le titre de sa pièce. Tout d’abord donc, « Finie la boussole – Finie la carte (d’après “Wild Nights” d’Emilie Dickinson », qui commence par une sorte d’évocation des temps anciens faisant un peu penser à une sonnerie de cors des Alpes, et qui, selon le compositeur, évoque les âges primitifs où le dieu Pan inventait la musique en soufflant dans ses roseaux. Le soliste souffle et chante dans son instrument en renforçant ses harmoniques naturelles. Puis les couleurs changent et se diversifient dans un raffinement de timbres particulièrement séduisant. Clément Saunier saura tirer toutes les nuances des différents instruments qu’il empoignera dans ce très beau mouvement : la trompette en ut, le kohorn suédois traditionnel, la trompette piccolo et celle en sib. Dans « Gone Dancing », qui, comme son nom l’indique, swingue à souhait, il se servira de deux sourdines, Plunger et Cleartone, aux couleurs très particulières pour ce genre de musique. Ici, l’humour le dispute à l’esprit du nonsense, puisque ce « Parti danser » est tout ce qui reste de la vie humaine sur Terre, à savoir un écriteau ! Il est aussi question, dans la trame narrative, de Fred Astaire, de Ginger Rogers et de musique populaire d’Europe de l’Est. La conflagration de ces deux univers musicaux débouche sur une danse de plus en plus débridée nourrie par la violence des traits orchestraux. Wilson Hermanto et la Sinfonia Varsovia, qui le rendent à merveille, ont dû éprouver un immense plaisir à jouer ce mouvement jubilatoire. L’aisance et la finesse d’interprétation du trompette solo de l’Ensemble Intercontemporain est également à faire remarquer et à saluer. Un disque à marquer d’une pierre blanche !