Souvent atypique et audacieuse dans ses choix musicaux, mais toujours talentueuse, la violoncelliste Ophélie Gaillard, entourée de ses amis, met le cap sur Buenos Aires le temps d’un concert festif, tout de rythmes et de couleurs, dédié au Tango.
Au début du XXᵉ siècle, c’est à Buenos Aires que tout le monde se presse. En pleine explosion démographique, la ville accueille un grand nombre d’Européens et devient le plus grand carrefour culturel d’Amérique latine. On y croise Italiens, Espagnols, Turcs ou Russes, qui mêlent leurs cultures respectives à celle des Argentins. C’est au sein de ce melting-pot d’une incroyable richesse que naît le tango, tango traditionnel chanté par Carlos Gardel, puis tango nuevo instrumental qu’un certain Astor Piazzolla allait bientôt rendre immortel. Ophélie Gaillard et ses invités, Nahuel Di Pierro, chant, Juanjo Mosalini, bandonéon, Tomás Bordalejo, guitare, Leonardo Teruggi, contrebasse, retracent l’histoire de ce métissage, en chantant l’amour, la passion et la douleur, réunis dans un syncrétisme poignant…
Intitulé « Cello Tango » ce concert témoigne une fois encore, et avec quel brio, de la passion d’Ophélie Gaillard pour les danses et les musiques d’Amérique latine, une attirance grandissante depuis la parution en 2015 de son double album Alvorada, inspiré du compositeur Alberto Ginastera (1916-1992) : un compositeur qui constitue avec Astor Piazzolla (1921-1992) et Carlos Gardel (890-1935) le cœur de ce concert auquel s’adjoignent quelques belles découvertes… A tout seigneur, tout honneur, c’est Piazzolla qui ouvre la soirée avec Oblivion, une courte pièce qui réunit en trio, bandonéon (Juanjo Mosalini), contrebasse (Leonardo Teruggi) et violoncelle, dans une longue cantilène au rythme versatile chargée de mélancolie, avant que la Valse desde del alma de Rosita Melo (1897-1981) n’installe un rythme plus passionné entrelaçant valse et tango dans un arrangement de Juanjo Mosalini, cette première séquence se concluant avec Nocturna de Julian Plaza (1928-2003) qui fait la part belle au bandonéon de Juanjo Mosalini, tout de virtuosité et de rythmes syncopés, dans une cohésion parfaite et envoûtante avec le violoncelle et la contrebasse, trio dont on admire par ailleurs la clarté captivante des lignes.
Place ensuite à Carlos Gardel et au tango de la vieille garde avec les très émouvants Volver et Mi Bueno Aires querido appariant la guitare délicate de Tomas Bordalejo et la voix suave, toute en nuances du baryton Nahuel di Pierro. Alberto Ginastera, en maître du violoncelle (une sonate et deux concertos écrits pour son épouse, la violoncelliste Aurora Natola) se doit d’occuper la place centrale de ce récital avec la Danza de la moza donosa, portée par une longue complainte du violoncelle dont on admire le superbe legato et la sonorité enivrante. Lui répondent la nostalgique Cancion del arbol olvido et la passionnée Cancion a la luna lunanca, toutes deux toujours magnifiquement interprétées (diction, phrasé, émotion) par Nahuel di Pierro.
Parmi les belles découvertes, citons : Entre plieges de Juanjo Mosalini pour bandonéon solo, plus moderne et mystérieuse, chargée d’attente et de passion contenue ; la poétique déclaration d’amour de Milonga sentimental de Sebastian Piana (1903-1994), avant de retrouver tous les musiciens réunis dans le Grand Tango de Piazzolla et la célèbre Cumparsita qui clôt dans la joie et la danse ce très beau concert.