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Festival de Wallonie : les Impromptus de Stavelot

Pour sa 69e édition, le demeure d’une fidélité exemplaire à sa vocation originelle : célébrer les exigences de la musique de chambre en réunissant, dans l’ancienne abbaye, des talents ou ensembles confirmés tout en favorisant la rencontre d’artistes et l’éclosion de nouvelles formations. 

C’est dans cet esprit de compagnonnage que s’inscrivent ces deux tout premiers concerts fondateurs du Trio à clavier  » Impromptu » donnés dans l’écrin acoustique de l’ancien réfectoire des moines.

Si l’appellation choisie par le trio – Impromptu – suggère  l’instantanéité ou la spontanéité du geste, cette toute nouvelle formation rassemble en réalité trois personnalités  déjà bien connues et profondément ancrées dans la vie musicale belge. À l’archet, la violoniste , chef d’attaque des seconds violons à l’Opéra Royal de Wallonie
C’est au sein de cette même phalange qu’évolue le violoncelliste , ancien élève de Marie Hallynck : il  a déjà affirmé sa passion chambriste, comme membre fondateur et arrangeur de l’octuor de violoncelles O-Celli. À leurs côtés, la pianiste apporte le relief d’une carrière riche déjà de plusieurs publications discographiques remarquées et d’une expérience de chambriste très relevée. Le présent festival marque donc, pas ce double concert,  le baptême du feu d’une formation aussi sympathique qu’engagée, à laquelle on ne peut que souhaiter – au gré des disponibilités laissées à chacun des membres – un fructueux parcours.

Donné en lever de rideau, le Trio en sol mineur de 1829 du très jeune Frédéric Chopin, composé au retour du voyage séminal à Berlin, se place plus dans la filiation virtuose et élégante d’un Hummel que dans la lignée des vertiges scripturaux d’un Beethoven ou des abîmes métaphysiques d’un Schubert. L’allegro con fuoco initial, de forme sonate monothématique, paraît parfois un peu laborieux dans ses redites et son développement. Mais l’intérêt de cet opus 8 s’éveille et grandit au gré des mouvements. Le scherzo vivace séduit d’emblée par sa veine populaire déjà très affirmée, la même qui irradie le final allegretto, véritable rondo rythmé alla Krakowiak. Quant à l’adagio sostenuto, il offre l’un des tout premiers grands sommets du lyrisme chopinien, dispensant une poésie nocturne déjà très originale. Sur le plan de la balance chambriste, ce juvénile essai pose de réels défis : la partie de piano extrêmement volubile, presque prolixe dans son ornementation virtuose, tend à couvrir des cordes cantonnées à un rôle parfois plus fruste de faire-valoir. Si Chopin s’y montre attentif aux talents de violoncelliste – le dédicataire le prince Radziwiłł – par une certaine émancipation expressive, le traitement du violon demeure plus ingrat, bridé dans le registre médium et grave de l’instrument, au point que le compositeur songea un temps à confier ce rôle à l’alto pour mieux équilibrer l’édifice sonore. Publiée concomitamment par trois éditeurs distincts, la partition pose d’insolubles problèmes de variantes, de nuances,  de phrasés prescrits, voire de texte ! Le trio Impromptu défend cette œuvre à la fois attachante et problématique avec une vaillance et une conviction remarquables. se montre particulièrement en verve, d’une énergie communicative presque péremptoire lors d’un premier temps brillamment enlevé et plus encore à l’orée notée con forza de l’adagio. Mais la pianiste ouvre le discours à la rêverie poétique et méditative dans le scherzo ou marque avec un à-propos presque pince-sans-rire le déhanchement rythmique typiquement populaire du final. Elle reste constamment attentive aux répliques de ses deux partenaires, même si on aurait peut-être pu réduire l’ouverture du couvercle du Bösendorfer mis à disposition, d’un « coffre » particulièrement généreux dans l’écrin acoustique de la somptueuse salle. Sans doute aurait-on ainsi permis aux timbres du violon de et du violoncelle d’ – tout deux assez impeccables de finesse et de répartie – de se déployer avec plus d’aisance face à la puissance naturelle du clavier. Mais à cette réserve près, voilà une interprétation d’une fraîcheur aussi poétique que roborative d’une œuvre inégale mais passionnante et, somme toute, plutôt rarement programmée.

Comme il est souvent de coutume à Stavelot dans ce type de formule resserrée, une courte parenthèse laisse la parole au piano seul. choisit de prolonger l’exploration chopinienne, pour aborder les fulgurances de la haute maturité avec les deux ultimes nocturnes de l’opus 62 dont elle privilégie la structure, la ligne d’horizon et la lumière du timbre. Dans le premier en si majeur, inauguré par cet accord arpégé, éclosion frissonnante gagnant tout l’espace harmonique, la pianiste impose d’emblée un ton très direct et un phrasé particulièrement délié, au service d’une lecture épurée et sans afféterie, caractérisée d’un usage parcimonieux de la pédale. Toute la section centrale, imprégnée d’un spleen d’une modernité confondante, tend la main, par ses options interprétatives, aux premiers essais en la matière d’un Gabriel Fauré.

Dans le second en mi majeur, mû par une progression fluide, plus proche d’un andante que d’un lento appesanti, Élodie Vignon témoigne d’un sens inné de l’agogique, au service de l’éclairage des tensions harmoniques et de l’invention rythmique. Dans ce refus des rubatos systématiques et de tout alourdissement, sa démarche rappelle les options esthétiques d’un , défendues ce soir avec une gourmandise sonore pleinement flattée par la richesse timbrique du piano autrichien.

Après l’entracte, place au monumental Trio à clavier n° 2 en mi bémol majeur op. 100 de Franz Schubert — de deux ans seulement antérieur à l’Opus 8 de Chopin, chef-d’œuvre absolu de la formule, émanant d’un créateur qui se sait déjà condamné par le destin. Le Trio Impromptu s’en tient textuellement au texte de la première édition imprimée, avec, pour le final, la suppression de la reprise de l’exposition et  d’une centaine de mesures au milieu du développement. Pour un premier concert, le trio fait montre d’une ambitieuse exigence de répertoire et le pari est plutôt réussi. Au fil des quatre mouvements, les interprètes insufflent la sensation d’un immense récit en quatre chapitres, par l’éclairage « cyclique » quasi romanesque des motifs : toute la tension accumulée au gré de ces trois quarts d’heure de pleine musique converge vers la coda soudainement souriante du final, résolvant toute la dialectique de l’œuvre en une ultime pirouette. Dans une perspective sonore bien plus équilibrée, ils font montre d’un sens aigu de la gradation, du crescendo dramatique, au gré du développement paroxystique de l’allegro initial comme au sommet d’intensité de l’andante con moto prenant ce soir des allures de maelström au gré de cette traversée obstinée vers un néant solitairement romantique.

On ne peut que louer l’intense communion entre les trois interprètes, scellée par une écoute mutuelle et de nombreux regards complices. Face à la précision d’imbrication du clavier d’Élodie Vignon, le violoncelle d’ déploie un épanchement lyrique d’une poignante noblesse, par un sens très sûr du legato, notamment au gré de l’énoncé liminaire de l’andante. Le violon de apparaît parfois un peu plus en retrait au plus fort des affrontements dramatiques, face à la puissance du clavier, au fil du développement de l’Allegro ou lors du climax du final. De même, on a parfois l’impression d’une prudente réserve pavée de quelques minimes approximations au fil des redoutables et délicats unissons  de cordes du scherzando. Au delà on devine toutes les potentialités de l’ensemble : il y a là cette convergence de vue, un rare sens de l’architecture, un soin extrême apporté aux détails et aux nuances, une approche enthousiaste et concordante.

À son éditeur Probst qui lui demandait à qui l’œuvre était dédiée, Schubert répondit « à personne, si ce n’est à ceux qui y trouveront leur plaisir ». Au vu des applaudissements enthousiastes, le public stavelotain de ce soir est incontestablement du lot. Les interprètes choisissent, au terme de cet épuisant parcours, d’offrir derechef en guise de salutation la lumineuse coda du final schubertien, belle et aimable promesse d’avenir pour ce compagnonnage chambriste que l’on espère prospère.

Crédits photograohiques @ Festival de wallonie-Stavelot 

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