Intitulée Le réveil des sens, l’édition 2026 de Futura, le festival international de l’art acousmatique et des musiques de support emmené par son directeur Vincent Laubeuf, nous plonge dans la réalité des choses et des corps, et fait valoir la dimension synesthésique d’un art où l’image sonore sollicite les correspondances entre le voir, le sentir et l’entendre : une plongée exigeante au cœur d’un art sonore qui ne cesse de repousser les frontières de l’écoute.
En vingt concerts et une Nuit blanche, Futura fête cette année les trente ans (1996-2026) de la compagnie Motus, l’association qui, aujourd’hui, gère le festival Futura : une occasion de célébrer son fondateur Denis Dufour et ses proches collaborateurs qui ont œuvré au développement de Motus et à celui du festival. Denis Dufour n’est pas présent mais s’adresse au public en « visio », rappelant les étapes qui l’ont amené à créer l’association Motus, du nom du studio personnel (home studio) qu’il fut l’un des premiers à posséder dans son domaine crétois, avec un acousmonium mobile (orchestre de haut-parleurs), prototype du genre et, dans la foulée, un label de disques (CD Motus) qui poursuit son activité. Il souligne également le désir d’éclectisme qui fait encore aujourd’hui l’ADN du festival accueillant des compositeur.trice.s de toutes provenances et esthétiques.
À Denis Dufour et ses collaborateurs/collaboratrices
Pour l’heure, et dans l’élan de la célébration, quatre commandes ont été passées par Motus (avec l’aide de la Sacem) à deux compositeurs, Denis Dufour et Tomonari Higaki, et deux compositrices, Bérangère Maximin et Hanna Mesgari, des pièces entendues dans l’interprétation ô combien ciselée de Jonathan Prager et Tomonari Higaki aux manettes de la console de projection.
Loin des fulgurances dufouriennes, L’au-delà de l’eau de Denis Dufour est une sorte d’incantation en six tableaux pour invoquer la pluie sur fond de rituel hindou, avec tampoura, tambour et chant de prière. Des gouttelettes fines, entretenant un contrepoint aléatoire avec les rythmes du tambour, aux jaillissements impétueux de l’eau, dont on apprécie la qualité de prise de son, la pièce exerce son pouvoir de fascination sur une durée aussi précise que symbolique de 19’96. L’artiste sonore Bérangère Maximin, associée à l’aventure de Motus aux côtés de Denis Dufour, mène aujourd’hui une carrière internationale sur la scène des musiques expérimentales. Il est question de « Traces à définir » (le titre de sa pièce) dans la trame à flux continu qu’elle donne à entendre et qui embrase l’espace, variant finement ses couleurs et sa granulation. Élève de Denis Dufour et acteur du festival depuis plus de 20 ans, Tomonari Higaki est à l’origine de la (re)naissance de l’art acousmatique au Japon où il enseigne aujourd’hui. Velum Audientes, sa nouvelle œuvre, nous fait tendre l’oreille vers cette fantasmagorie mouvante et colorée qui passe par les haut-parleurs et dont Jonathan Prager sculpte dans l’espace les morphologies sonores. Compositeur et interprète – il anime également, avec Jonathan Prager, le stage d’interprétation organisé par Motus en amont du festival – Higaki est à la console pour donner en création l’œuvre commandée à Hanna Mesgari, jeune compositrice iranienne qui termine son diplôme d’études musicales (DEM) au CRR de Paris. Dans le labyrinthe est une courte pièce pleine de promesses, entre frémissement et profondeur, mystère et résonance lointaine : un jeu de textures, de couleurs et de mouvement détaillé avec finesse par notre interprète.
Les Acousmalides, imaginés par Denis Dufour et Thomas Brando
Le concert donné en nocturne (22h30) est l’un des temps forts du festival, avec son aréopage de fins créateurs (13 au total) et la diversité des approches stylistiques qu’il déploie. Lancé en 2004, le projet est collectif, comme les aime Denis Dufour, qui consiste à réunir une quinzaine de compositeurs tous liés à l’aventure de la musique sur support, autour des poèmes de Thomas Brando, graphiste et écrivain, fidèle collaborateur de Denis Dufour. À travers le langage cru de textes à caractère souvent pornographique – avec ce rien de provocation qui sied à la plume de l’auteur – les courtes pièces (de 5 à 7 minutes) donnent à entendre les mille et une façons, via la voix des comédiens, d’aborder la relation texte et musique – liberté totale étant laissée au compositeur – avec les traitements audio-numériques des années 2000.
Masquer : après Introduction dans le noir (tous les titres sont de Thomas Brando) de Christian Zanési, Bérangère Maximin dans Matteo au bord de l’eau opère un masquage naturel du signifiant en confiant la lecture à son compagnon russe dont le fort accent et le débit mécanique, doublés par le bruit d’une vieille machine à écrire, masquent la compréhension du texte. Distordre : Dans Juste une bête, Daniel Teruggi (alors directeur de l’Ina-Grm) passe la voix de la comédienne à travers le logiciel GRM-Tools qui met à mal la clarté de l’élocution. Brouiller : Dans Oxydange de David Behar, la lecture du poème est lointaine, confondue parfois avec l’environnement sonore. Murmurer : André Dion dans Le treizième, nous fait tendre l’oreille vers un texte à bas voltage, tout comme Vincent Laubeuf dans Aux cercles réunis, qui sollicite l’écoute aiguë et une voix en demi-teinte. Chantonner : Dans Obsession de l’Autrichien Dieter Kaufmann, la lecture flirte avec le chant à travers la voix de son épouse Gunda König, voilée, démultipliée par le vocoder. Traiter : dans un geste alerte, Jonathan Prager désarticule, étire ou met en boucle les mots en en faisant exploser le sens. Noyer : Dans X de Jacques Lejeune, le texte disparaît entièrement dans un maelström de voix au débit accéléré. Avec humour, Tomonari Higaki nous donne sa version aquatique de Sur un barrage de charme amarré où le poème est totalement submergé par les borborygmes de la voix. Savourer (avec gourmandise) : dans Panique au bord de l’eau, Denis Dufour fait attendre le texte et donne aux mots leur pleine saveur à travers la claire énonciation d’une voix très légèrement traitée. C’est l’occasion de réentendre le poème – certainement le plus explicite de tous ! – de Matteo au bord de l’eau. Dans L’Ivre d’avril, le contexte est bucolique et le texte dit haut et clair par deux comédiens, avec cette voix passée au vocoder qui fragilise un rien le timbre selon une manière typiquement dufourienne. Jouer : deux principes de base régissent la composition de Après avoir longtemps d’Alain Gonnard : rendre le texte audible dans son intégralité et écarter l’action des logiciels : « le contraire aurait été pour moi une trahison vis-à-vis du poète, confie le compositeur qui entent sertir le texte choisi « comme un bijou ». Ainsi, via ses deux comédiens, joue-t-il avec l’énonciation des mots – écho, murmure, répétition – pour laisser peu à peu émerger le sens : « Le voile s’éclaircit », résume malicieusement le compositeur interviewé.
Donnés en création à La Péniche Opéra en 2004, puis à Futura dans la foulée, les Acousmalides n’avaient pas été rejouées depuis : une occasion peut-être de les graver sous le label Motus…
Caressant l’horizon, avec Agnès Poisson
Si l’on s’étonne de ne pas voir figurer dans la liste des Acousmalides la Drômoise Agnès Poisson, fidèle alliée de Futura et proche collaboratrice de Dufour – la parité n’était pas encore à l’ordre du jour en 2004 ! – l’édition anniversaire 2026 la met à l’honneur avec deux pièces à l’affiche dont une création.
Déambulation poétique qui sollicite tous nos sens, Le temps du rêve (2005) est un format long (50′). Agnès Poisson puise aux sources de la cosmologie des aborigènes révélée à la compositrice grâce au livre de Barbara Glowczewski. Le matériau, toujours économe, balance entre prises de son in situ (battements d’ailes, chants d’oiseaux, bourdonnements d’abeilles, bruits de nature, etc.) et séquences de pure combinatoire ; oscillations douces, phénomènes de résonance parfois au seuil du silence s’inscrivent sur le temps long de la contemplation qui habite de toute évidence le Japonais Tomonari Higaki en charge de l’interprétation.
La seconde pièce, en création, est un diptyque : rien que des choses infimes dans Un Premier jour, si ce n’est ce fugitif plein-jeu de l’orgue qui embrase l’espace, un souffle, « une pulsation de l’au-delà » ; Tomonari Higaki est toujours à la console, mettant toute sa délicatesse au rendu de ce flux à bas voltage, tout en souplesse et en caresse. Le son de Voyage…Rivage semble plus en retrait encore, articulant souffle et silence, flux et reflux des vagues, aux franges de la mélancolie : « le son est volatile, il se diffuse puis s’efface », commente la compositrice.
Aux côtés d’Agnès Poisson, Beatriz Ferreyra, Christine Groult, Andrea Cohen, Lucie Prod’homme, Laurence White auxquelles il faut ajouter Dieter Kaufmann, Bruno Cappelle, Jacques Lejeune, Alexandre Iterce, Gérard Torres et Frédéric Kahn figurent toutes et tous à l’affiche de cette édition 2026 mais aussi au catalogue du label Motus qui consacre à chacune et à chacun un CD monographique.
Hommages post-mortem
Pour sa carte blanche d’interprète, Jonathan Prager nous fait partager sa passion pour l’œuvre de l’Autrichien Dieter Kaufmann, compositeur et pédagogue décédé en septembre 2025 à l’âge de 85 ans. Il a été l’élève de Pierre Schaeffer dans les années 1970 avant de développer un style très personnel où il réinstaure la dimension mélodique, jetant des ponts entre l’univers instrumental et la musique de support : en témoignent les cinq pièces acousmatiques choisies par l’interprète.
Les références aux modèles du monde instrumental abondent : ainsi cette Sonate extraite de sa Symphonie acousmatique (2007) qui débute le concert. Le matériau est foisonnant, Kaufmann mixant sources instrumentales, mots et souffle dans un rapport quasi physique au son. Herbstpathétique (1972) fait intervenir la voix de son épouse Gunda König sur des bribes de textes d’Hölderlin et de Rilke. La montée en puissance est d’une ampleur presque wagnérienne, entretenant la tension jusqu’à l’explosion. Air (2001) est une sorte de palimpseste réalisé sur l‘Aria de Bach (extrait de sa Suite n°3 pour orchestre) confrontant le lyrisme ambiant à la nature brute d’un matériau qui en masque parfois le déploiement : confrontation dont le geste magnétique de Jonathan Prager sur ses potentiomètres nous fait ressentir la brutalité. Obsession n’est autre que le septième « acousmalide » déjà cité, dans l’interprétation plus pêchue de Jonathan Prager. Le voyage au Paradis (1987) sur un texte de Robert Musil met en scène la voix de diseuse de Gunda König ; dans une dernière partie saturant l’espace d’écoute, Kaufmann opère des ruptures cut : autant de gestes forts auxquels l’interprète donne relief et plénitude, immergeant notre écoute dans ce vaste théâtre de sons.
Une autre perception du temps et de soi-même
Entendue juste avant la Nuit blanche, Shânti de Jean-Claude Éloy, compositeur disparu en novembre dernier à qui Futura rend hommage, est la première œuvre électroacoustique du musicien. Composée en 1972-73 au Studio de musique électronique de la WDR de Cologne, l’œuvre-monde (Shânti signifie « Paix » en sanscrit), dédiée à Karlheinz Stockhausen qui avait invité Eloy dans son studio, est créée au Festival de Royan en 1974. C’est une immense fresque (2h20) en quatre parties, marquant un passage décisif pour le compositeur entre l’écriture instrumentale mesurée et le son électronique libéré de toute entrave métrique qui bouleverse totalement sa notion du temps : sons de synthèse, sons enregistrés, voix, slogans, manifestations, citations philosophiques nourrissent une trame où l’immobilité apparente dissimule une profonde agitation – la recherche de la paix passe nécessairement par la traversée du chaos, nous dit le compositeur – faisant de Shânti une œuvre aussi méditative qu’engagée. Sous les doigts experts de Jonathan Prager donnant au son sa puissance et sa dimension spatiale, Shânti reste sans nul doute l’expérience sonore la plus marquante de ce festival.
Crédit photographique : © Futura
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